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«Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c'est quitter l'espace intime et familier où l'on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger, inconnu, où l'on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir sans lieu propre, sans identité.
Polarité done de l'espace humain fait d'un dedans et d'un dehors. Ce dedans rassurant, clôturé, stable, ce dehors inquiétant, ouvert, mobile, les grees anciens les ont exprimé sous la forme d'un couple de divinités unies et opposées: Hestia et Hermès. Hestia est la déesse du foyer, au coeur de la maison. Elle fait de l'espace domestique qu'elle enracine au plus profond un dedans, fixe, délimité, immobile, un centre qui confère au groupe familial, en assurant son assise spatiale, permanence dans le temps, singularité à la surface du sol, sécurité face à l'extérieur. Autant Hestia est sédentaire, refermée sur les humaines et les richesses qu'elle abrite, autant Hermès est nomade, vagabond, toujours à courir le monde; il passe sans arrêt d'un lieu à un autre, se riant des frontières, des clôtures, des contacts, à l'affût des rencontres, il est le dieu des chemins où il guide le voyageur, le dieu aussi des étendues sans routes, des terres en friche, où il mène les troupeaux, richesse mobile dont il a la charge, comme Hestia veille sur les trésors calfeutrés au secret des maisons.
[…] Et chaque individu humain doit assumer sa part d'Hestia et sa part d'Hermès. Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeure enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont».
(Jean Pierre Vernant: The speech he delivered during the celebration of the 50th Anniversary of the Council of Europe, 1999. The text is displayed on the bridge that connects Strasbourg and Kehl)