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C'est quasiment un truisme que de dire que je me suis sentie extrêmement honorée quand Michel Otten m'a demandé d'occuper cette chaire, et je suppose que mes prédécesseurs ont dit et éprouvé la même chose, mais après tout, nous autres, pauvres humains, nous sommes bâtis à peu près sur le même moule, et nous éprouvons des choses semblables, donc nous sommes amenés à nous répéter les uns les autres. Et quand je dis «pauvres humains», je plaisante, car il est évident que ce sont ces similitudes qui nous conduisent à pouvoir communiquer, en nous munissant tous d'un bagage commun, un dictionnaire de sensations et d'émotions qui permet la construction du langage.
Et j'étais tout spécialement émue de succéder à François Jacqmin4, que j'ai longtemps connu et dont j'ai toujours énormément admiré la poésie si pure et si dépouillée. Je dis «longtemps connu», et pas «bien» connu car cet homme infiniment pudique, tendre et sensible laissait toujours une distance subtile entre lui et les autres - dont témoigne le fait qu'il ne nous avait pas dit qu'il parlait ici l'an dernier, ce qui fait que nous n'y étions pas. Mais sa mort ne nous a pas surpris: bien sûr nous avions su qu'il était malade, il avait semblé se remettre, et parlait avec optimisme: cependant, il vendait une partie de sa bibliothèque. Il disait qu'il avait trop de livres, qu'il voulait ne garder que ce à quoi il tenait vraiment. Mais qu'un homme comme lui vendît ses livres nous avait consternés et nous nous étions dit qu'il allait mourir. Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que nous interprétons tout de travers, dit Radiguet, à la fin du Diable au corps, quand l'enfant de Marthe est né et qu'il ne sait pas encore qu'elle va mourir.
Si la proposition de Michel Otten m'honorait, je me suis rendu compte qu'elle excitait aussi très fort mon esprit. En fait, la double identité dont je suis affligée n'est pas toujours facile