Je connais le Docteur Pedro Luzes depuis très longtemps puisque je l'ai rencontré dans les années 60, à Genève, où il était venu résider en 1955 dans le but de compléter sa formation médicale neurologique et psychiatrique, avec en particulier le Professeur Julian de Ajuriaguerra à la Polyclinique Universitaire de Genève. Mais, peut-être à travers l'enseignement de ce dernier, très lié à la psychanalyse parisienne, Pedro Luzes bifurqua vers la psychanalyse et, après une première analyse didactique auprès du Dr Michel Gressot, il était déjà devenu, rapidement et encore jeune, à 33 ans, en 1960, membre titulaire de la Société Suisse de Psychanalyse. Quand je le connus, il assurait donc certains des séminaires d'enseignement de cette société, à l'intention des jeunes analystes en formation. En effet, j'avais été nommé en 1957 par le ministère français de la Santé, en tant que médecin des Hôpitaux Psychiatriques, psychiatre détaché dans la station sanatoriale pour tuberculeux pulmonaires du Plateau d'Assy, en Haute-Savoie non loin du Mont-Blanc, à la demande des médecins phtisiologues de cette station qui avaient besoin d'une aide pour mieux comprendre et gérer les aspects psychologiques de leurs patients. J'ai accepté ce travail très intéressant, mais j'ai alors éprouvé le besoin de compléter ma formation de psychiatre acquise par 4 ans d'internat des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine, par une formation psychanalytique que j'ai donc entreprise à Genève, très proche. Mon premier analyste fut Raymond de Saussure, alors Président de la Société Suisse de Psychanalyse et qui avait lui-même été analysé par Freud. Et c'est donc ainsi que j'ai fait la connaissance de Pedro Luzes, qui a contribué à guider mes premiers pas dans la carrière analytique et qui a eu une influence
Psicanalista. Antigo Membro da Sociedade Suíça de Psicanálise, da Sociedade Psicanalítica de Paris e da International Psychoanalytical Association.
décisive pour moi, car il avait été initié à la psychanalyse kleinienne par sa deuxième analyse didactique avec Madame Marcelle Spira, membre de la Société Suisse et qui avait reçu en Argentine une formation à l'école de Mélanie Klein, en raison de la diffusion remarquable dans ce pays de la psychanalyse des enfants. Marcelle Spira avait d'ailleurs participé, avec le traducteur principal, le canadien J.B.Boulanger, à la traduction du livre princeps de Mélanie Klein, «La psychanalyse des enfants» (1932). J'ai, par la suite, sous l'impulsion reçue de Pedro, entrepris moi-même à partir de 1963 une deuxième analyse didactique avec Marcelle Spira, que j'ai poursuivie jusqu'en 1970, date à laquelle je me suis installé à Paris en tant que psychanalyste, après déjà quelques années de pratique analytique depuis 1964 à Annecy, plus proche de Genève, en Haute-Savoie, où j'ai été le premier psychanalyste, tout en complétant ma formation analytique et étant devenu moi-même membre de la Société Suisse de Psychanalyse.
Cette formation analytique à Genève avait comporté, outre la formation effectuée par les psychanalystes genevois et invités, comme Michel Gressot, Pedro Luzes, Paul-Claude Racamier, René Spitz, des séminaires et des supervisions collectives et privées avec des analystes du groupe kleinien de Londres, que Marcelle Spira invitait à venir faire des supervisions une fois par mois à Genève, pendant plusieurs années, tels que Esther Bick, inventeuse de l'observation du bébé dans sa famille, Betty Joseph, Isabel Menzies, Donald Meltzer, Frank Philips, Sidney Klein et H.A.Thorner. Genève était devenue, grâce à Marcelle Spira, authentique suissesse née à la Chaux-de-Fonds mais ayant fait un détour par Buenos Aires, une annexe du groupe kleinien de Londres! Après avoir quitté la Haute-Savoie pour Paris, j'ai continué à me rendre régulièrement à Londres pour y faire des supervisions, en particulier avec Esther Bick et Hanna Segal, mais surtout avec Donald Meltzer, avec lequel j'ai toujours régulièrement travaillé depuis, et dont j'ai traduit et fait publier ses deux premiers livres, «Le processus psychanalytique» et «Sexual states of mind», que j'ai traduit, avec Florence Guignard, après bien des hésitations mais trop approximativement – mais Meltzer l'avait accepté – par «Les structures sexuelles de la vie psychique», alors que je pense maintenant que Meltzer avait plutôt en vue les aspects de la vie psychique envahis excessivement par les pulsions sexuelles!
Toujours est-il que Pedro Luzes a donc joué, avec Marcelle Spira et ses collègues anglais du groupe kleinien, un rôle tout à fait déterminant dans ma vie professionnelle et dans ma vie tout court, d'autant plus que nous avons souvent invité ensemble «Don» Meltzer à faire des
séminaires à Paris et qu'ensuite Pedro m'a fait l'amitié et la confiance de m'inviter à mon tour à Lisbonne, pour donner des conférences et des séminaires auprès de la Société Portugaise de Psychanalyse, dont il fut Président. Nos liens professionnels et amicaux sont ainsi toujours restés aussi bons qu'il était possible et m'ont permis de me faire aussi de très bons amis dans la Société Portugaise, que je ne peux pas tous citer – sauf, bien sûr, l'amie la plus proche et fidèle de Pedro et Maria Luzes, Maria Fernanda Alexandre, qui m'a toujours donné des nouvelles malgré l'éloignement – et dont je garde de tous le souvenir de beaucoup de chaleur et de cordialité.
D'autres que moi seront plus qualifiés pour parler de l'importance du rôle de Pedro au sein de la Société Portugaise de Psychanalyse, qu'il avait contribué à créer, après avoir fondé le premier Groupe Luso-Espagnol de Psychanalyse en 1957, lors du Congrès International de Paris. J'aimerais, en ce qui me concerne, évoquer certains des aspects et des intérêts que nous avons eus en commun, lui et moi, et qui touchent à des points importants de l'évolution de la pratique et de la théorie analytique.
C'est un truisme de rappeler cette évidence que, si Freud a réintroduit l'enfant dans l'adulte, Mélanie Klein a, quant à elle, réintroduit le bébé dans l'enfant – et donc aussi dans l'adulte. Mais qu'est-ce à dire, sinon à mettre l'accent sur le fait que l‘évolution « naturelle » de la psychanalyse, l'a irrésistiblement entraînée vers la découverte de ce que l'on pouvait trouver de toujours plus profond dans la nature humaine…depuis les sources instinctuelles biologiques jusqu‘à la pensée proprement dite.
Mélanie Klein eut le courage d'appliquer les géniales découvertes de Freud directement à l'enfant, grâce à la technique du jeu, utilisé comme un équivalent de l'association libre chez l'adulte. Ce faisant, elle découvrit l'étendue et la profondeur de la souffrance psychique de l'enfant, dans ses aspects tant dépressifs que persécuteurs, et leur retentissement sur l'évolution du complexe d'Œdipe décrit par Freud. Avec l'observation et la description d'une forme «pathologique» d'identification, l'identification projective, si importante dans l'enfance et avec le concept nouveau et dynamique de «positions», dépressive et schizo-paranoïde, elle ouvrait un nouveau chapitre dans l'histoire de la psychanalyse. Pour en saisir toute la portée, il faut faire un petit retour en arrière.
Dès 1924, l'un des élèves préférés de Freud, Otto Rank, avait eu l'intuition de l'importance de ce qu'il dénomma: «Le traumatisme de la naissance», qu'il définit (je le cite) comme «une source d'effets psychiques d'une importance incalculable pour l'évolution de l'humanité». Rank en avait acquis une conviction telle qu'il pensa pouvoir donner une nouvelle base psycho-biologique à l'inconscient, dont il situe dès lors «la source dernière» dans ce qu'il nomme «la région du psychophysique», anticipant en quelque sorte les travaux de la neurophysiologie cérébrale moderne.
Ce faisant, Rank avait pris comme point de départ une affirmation que Freud avait énoncée dans son «Interprétation des rêves» de 1900, ce livre fondamental paru à l'orée du vingtième siècle, et dans lequel il avait écrit: «La naissance est d'ailleurs le premier fait d'angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse». Comme on le sait, Freud se montra d'ailleurs tout d'abord ravi de la «froide audace iconoclaste» de son élève et protégé. Mais, deux ans plus tard, en 1926, il lui répondit par son essai «Inhibition, symptôme et angoisse». Dans ce livre, avant de lui porter la contradiction en soutenant que l'angoisse primordiale de l'homme reste, pour lui, l'angoisse de castration, Freud rend tout d'abord hommage au travail de Rank comme ayant «le mérite indiscutable» d'avoir mis en relief le lien entre le processus de naissance et toutes les situations d'angoisse ultérieures, «dans la mesure où, en un certain sens», écrit-il, «elles signifient toutes une séparation d'avec la mère». C'est bien ainsi que l'entendait Rank, qui dira plus tard de sa théorie du traumatisme de la naissance: «Je ne la comprenais pas moi-même quand je l'ai écrite… Ce livre est réellement l'idée prophétique d'une séparation qui gouverne l'univers».
«Traumatisme de la naissance», cela ne signifie évidemment pas du tout que les naissances sont, en soi, un évènement catastrophique, mais que la naissance de l'enfant humain présente un aspect double et paradoxal: c'est, à la fois, le moment le plus naturel et le plus nécessaire à la vie, en cela le plus «heureux évènement», il projette (sans ménagements) le bébé dans la vie autonome, marquée par la première respiration qui désormais rythmera le souffle de la vie; mais ce moment, qui sera rétrospectivement idéalisé comme merveilleux, peut cependant être, en même temps, le plus traumatisant des passages, en raison de plusieurs facteurs. Sans trop les détailler, disons que la naissance constitue un véritable changement de monde par rapport à la vie pré-natale, car c'est le passage plus ou moins difficile d'un monde aquatique et en apesanteur à un monde aérien où
il se trouve pour la première fois soumis à la pesanteur: Esther Bick avait l'habitude de comparer le bébé à la naissance à «un astronaute qui serait projeté dans le vide sans combinaison spatiale»! Et même, surtout s'il est né prématurément, écrasé par la pesanteur. Cet aspect violent et traumatique de la naissance est, en outre, renforcé par la situation de dépendance totale dans laquelle se retrouve le nouveau-né envers son environnement, tant pour sa survie physiologique que pour sa naissance psychique à son devenir d'être humain.
On s'efforce très généralement, aujourd'hui, de donner tellement d'attention à la femme enceinte, à son compagnon et à leur bébé, qu'il semble maintenant presque sacrilège de parler d'un traumatisme de la naissance! Et il est vrai qu'actuellement l'immense majorité des accouchements se passe très bien.
Et cependant:
le bébé, en naissant, est vraiment confronté à une situation de vie ou de mort, et il sécrète alors des hormones de stress, en particulier des taux énormes de noradrénaline qu'un adulte ne supporterait pas,
l'aspect plus ou moins traumatique de sa naissance laissera, en lui, des engrammes, c'est-à-dire des traces ou empreintes psycho-corporelles des évènements vécus, mémoire affective à expression corporelle – Mélanie Klein disait «memories in feelings» – dont on la preuve par les «revécus de naissance» observés à l'âge adulte,
en outre, ces engrammes, ou empreintes, peuvent être à l'origine des rêves de naissance souvent rapportés par les patients en analyse, qui ressentent parfois leur cure comme une «nouvelle naissance». En effet, cette mémoire ne concerne pas seulement les évènements traumatiques, mais tous les vécus quand ils ont été très fortement investis. Au début de sa «Recherche du Temps Perdu», Marcel Proust a composé, sur l'assise sensorielle de la mémoire, la musique si déchirante de cette phrase inouïe, dont je cite souvent cet extrait: «…quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir».
enfin, l'on sait maintenant, par exemple grâce à l'accompagnement haptonomique de la période de la périnatalité (Frans Veldman) ainsi que par l'observation de la vie post-natale des bébés dans leur famille (Esther Bick), que la qualité de l'accueil du nouveau-né et la qualité des interrelations affectives de la première année de vie seront déterminantes pour l'établissement du fameux «going on being» de Winnicott (Cléo Athanassiou), de l'établissement de la «sécurité de base» (F.Veldman) et aussi de la «Joie de Vivre» (Jean Bégoin) qui rassemble et intègre, à mon avis, les éléments de base de la santé mentale de l'enfant, et même de sa santé tout court, tant physique que mentale, les deux aspects étant au départ indissociés. Je pense, en effet, que sans la capacité d'éprouver le plaisir du sentiment d'exister, il ne peut se développer de véritable sécurité de base, celle qui signe, vers l'âge d'un an, l'accomplissement de la première étape du développement des capacités d'autonomie. Cela comporte, pour l'enfant, le sentiment de son existence propre et, par conséquent, du même coup, la reconnaissance de l'existence de l'Autre comme ayant, lui aussi, son existence propre. La découverte et la connaissance de Soi est inséparable de la découverte et de la connaissance de l'Autre. Ce stade du développement individuel est fondamental car c'est le premier stade du développement du concept d D'après Boris Cyrulnik, deux enfants sur trois seulement y parviennent, ce qui signifie qu'une fois sur trois l'enfant ne réussit à développer que des formes qu'il nomme «insecure» d'attachement, qui comprennent, dans sa terminologie, des modes de relation «évitant, ambivalent ou confus» ou des troubles plus graves.
Cette première étape n'est encore, bien entendu, que le tout début de l'autonomie complète de l'être humain qui reste un objectif très lointain, et qui devra passer par bien des vicissitudes avant d'atteindre, s'il l'atteint un jour, la maturité de l'âge adulte. Franz Kafka écrivit un jour à son ami Max Brod: «Jamais je ne saurai ce qu'est l'âge d'homme: d'enfant, je deviendrai sans transition vieillard à cheveux blancs». J'ai rencontré, en effet, assez souvent cette situation en clinique: c'est-à-dire ce fantasme selon lequel la vieillesse succèderait «sans transition» à la jeunesse, ce qui a évidemment le sens de court-circuiter l'âge de la maturité sexuelle et qui recouvre donc un énorme désespoir latent sur ses capacités de changement, dont l'un des aspects peut être le caractère «catastrophique»
de angoisses de séparation. Il faut donc bien reconnaître que, dans ce sens, l'élaboration de la séparation d'avec le corps de la mère n'est jamais totalement terminée et, bien au contraire, qu'elle se poursuit la vie durant. C'est aussi ce qui permet de mieux comprendre certains des mystères du développement humain, et, en particulier, pourquoi c'est plutôt, à mon avis, l'aspect resté trop massivement traumatique de l'évènement unique et irremplaçable de la naissance qui gouverne l'univers, comme Rank en avait eu l'intuition, plutôt que le complexe de castration et le soi-disant complexe d'Œdipe, comme l'a soutenu Freud envers et contre tout, dans une conception restée en fait très patriarcale de la vie psychique, en accord avec la mentalité de son époque – ce qui n'enlève rien à son génie, par ailleurs. L'amour sexuel adulte ne peut-il aussi être vu comme la manière de surmonter en le sublimant cet évènement de la naissance et de la séparation définitive d'avec le corps de la mère, par le retour dans le corps féminin à travers le sexe par où l'on est sorti, que l'on soit homme ou femme! (celle-ci le vivant moins directement que l'homme mais malgré tout aussi à sa manière à travers son identification amoureuse à l'homme qui la pénètre). La question peut aussi être posée autrement: pourquoi la vie pré-natale laisse-t-elle derrière elle une nostalgie qui semble inguérissable, sauf lors du moment trop bref de l'orgasme?
L'une des raisons de cette nostalgie illimitée c'est qu'il semble bien, autant que l'on puisse tenter aujourd'hui de le reconstruire, que le «monde» dans lequel le fœtus a vécu et s'est développé est pour lui, à bien des égards, le monde de l'infini. Nous savons que l'embryogenèse récapitule la phylogenèse, mais qu'est-ce à dire? Si l'on essaie de réfléchir à cette constatation, même avec notre esprit cartésien et limité, oh combien!, il n'est alors plus possible de considérer le bébé de la vie pré-natale comme un simple organisme en voie de développement et qui ne serait qu'une banale émanation de la vie et de la création de la vie. Non, il est la vie elle-même, il n'est pas seulement une «créature», il est en lui-même la création! Et, en ce sens, appartenant à l'infini, car il porte vraiment en lui l'héritage des forces qui ont présidé à toute l'évolution de la matière et de la vie. Ce dont les humains ont eu un souvenir suffisant pour inventer le concept de «sacré» et l'idée de Dieu. Varenka et Olivier Marc ont écrit un très bel article, «La Nuit de l'Origine», sur ce thème (article paru dans le volume «Réminiscences, entre mémoire et oubli», (Edit. Erès, ), à partir de leurs observations de dessins d'enfants «qui semblent
faire preuve d'une connaissance innée de leur croissance embryonnaire et fœtale», ont-ils remarqué.
Mais, en naissant, et c'est là sans doute l'impact le plus traumatisant de la naissance, le nouveau-né est réduit à son existence simplement humaine, c'est-à-dire finie. Il était tout, il a soudain tout à apprendre, tout à découvrir, lentement et péniblement, à travers les pires angoisses de séparation et d'anéantissement, et, en outre, avec comme seule arme l'esprit limité qui est le nôtre puisqu'il ne s'est développé qu'après la naissance. En effet, on peut le constater dans le fait que le langage verbal, dont nous sommes si fiers, est apte avant tout à décrire les objets inanimés du monde externe mais très mal notre vécu interne (il reste souvent difficile de trouver «les mots pour le dire»), comme l'a fait remarquer W.R. Bion, qui a élaboré la première théorie psychanalytique de la pensée et dont Pedro Luzes a été le premier à évoquer les travaux dans le Rapport si novateur et si brillant qu'il présenta au XIXe Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes, celui de 1968, tenu à Lisbonne!, sous le titre «Les troubles de la pensée en clinique psychanalytique». J'en reparlerai un peu plus loin.
Il est à tout jamais impossible, pour notre esprit, d'avoir une représentation de notre vie pré-natale, à proprement parler inimaginable autrement que sous forme poétique, mystique ou mythique, telle que celle d'Adam et Eve au Jardin d'Eden puis chassés du Paradis Terrestre après avoir goûté le fruit défendu, ou plutôt déconseillé («si tu en manges, tu mourras certainement»), de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Si nous ne pouvons donc que conjecturer le vécu, par le fœtus, de sa vie pré-natale, nous avons malgré tout de nombreux indices sur sa nature et son importance. L'un des principaux est très simple et très direct: c'est celui qui est apporté par l'expérience affective des mères, car elles revivent, à travers la relation avec leur bébé in-utero, l'union primitive mère-enfant. C'est la raison pour laquelle beaucoup de mères disent qu'elles ne se sont jamais senties aussi bien, de toute leur vie, que lorsqu'elles étaient enceintes, grâce au sentiment de plénitude qui accompagne très souvent la grossesse. Un tel sentiment de plénitude semble bien être basé sur une reviviscence de l‘état qu'on peut, à mon avis, légitimement qualifier d‘état symbiotique (plutôt que «fusionnel», qui pourrait impliquer une pathologie de non-altérité, par excès d'identification projective, par exemple) entre le bébé in-utero et la mère qui le contient. On imagine facilement que ce sentiment unique de plénitude et de symbiose, ne faire qu'un en étant deux, puisse prendre un caractère
idéal et même sacré, celui d'une union idéalisée et absolue entre deux êtres. Ce dont Arthur Adamov (écrivain français et auteur de théâtre, de la génération de Beckett et de Ionesco) disait dans son essai autobiographique, intitulé «L'Aveu» que «autrefois, cela s'appelait Dieu» et que, «dans l'amour, l'homme mutilé» (séparé de l'union idéale avec le corps maternel) «cherche à reconstituer son unité première, il cherche un être hors de lui qui, se fondant en lui, ressusciterait l'androgyne primitif», (ce qui évoque une intégration aussi complète que possible de la bisexualité psychique). C'est aussi ce que décrit François Cheng, en calligraphe accompli de l'amour, dans son roman «L'éternité n'est pas de trop», quand il dit dans son avant-propos: «En fin de compte, une rencontre authentique se situe toujours à un niveau plus profond ou plus élevé, ouverte sur l'infini, comme celle que peuvent vivre l'homme et la femme».
Les conséquences psychologiques et sociales du fait que les hommes ne peuvent avoir cette expérience de porter un enfant sont, en général, totalement déniées par eux. Certes, les femmes aussi sont, tout comme les hommes, exilées pour toujours du corps de leur mère. Mais les hommes n'ont pas, comme leurs compagnes, la possibilité de jamais revivre concrètement la relation symbiotique première avec la mère, qu'ils ne peuvent retrouver, sous une forme partielle et symbolique que par la pénétration de leur sexe et de leur sperme dans le corps de leur partenaire, lors du coït. En outre, les femmes ont une expérience beaucoup plus grande que les hommes des séparations, qui font partie intégrante de leur destin biologique car c'est ce qu'elles revivent plus ou moins douloureusement chaque mois dans l'hémorragie de la perte d'un ovule et d'une éventuelle grossesse à laquelle s'était préparée leur muqueuse utérine. Elles revivent aussi leur propre séparation d'avec le corps de leur mère à la naissance de chacun des enfants qu'elles ont pu avoir. Ces différences fondamentales entre les hommes et les femmes commencent à être mieux reconnues comme l'une des causes principales des malentendus et des conflits de la guerre des sexes, que voulait éradiquer le règne du patriarcat, en soumettant purement et simplement, avec plus ou moins de violence ouverte, les femmes à la force et au pouvoir des hommes!
Nous avons aujourd'hui de multiples preuves, directes et indirectes, du fait que la naissance de la vie psychique accompagne immédiatement la naissance à proprement parler. Nous en connaissons mieux les secrets,
qui résident essentiellement dans la qualité de l'accueil affectif que reçoit le bébé à sa naissance. On pourrait dire que le vrai traumatisme est certainement le non-accueil ou les malentendus qui peuvent se produire à ce moment crucial. En effet, le bébé passe souvent, c'est évident, par des moments très difficiles, il ne sait pas s'il va survivre à l‘épreuve, il peut subir des traumatismes physiologiques massifs, comme nous l'avons évoqué: le danger d'asphyxie ou d'un excès de stress qui peut être mortel, etc. Mais on peut dire que lorsque ces dangers ont été surmontés et qu'il est enfin là, présent au monde, tout l'avant peut sans doute être immédiatement clivé, c'est la «césure de la naissance», car le bébé est maintenant et immédiatement tout entier orienté vers ce monde extérieur qui lui est totalement inconnu et vers lequel il tourne une immense curiosité. Curiosité d'autant plus intense qu'il sait, si je puis dire, ce qu'il cherche: les psychanalystes ont longtemps cru que c‘était purement et simplement le sein, dont nous connaissons assurément le rôle irremplaçable pour la proximité mère-enfant. Certes, mais j'aurais tendance à penser, en me souvenant de la naissance de mes enfants, que le sein nourricier est presque secondaire, à ce premier moment. Ce nouveau-né ne va pas immédiatement mourir de faim! Non, il a mieux à faire. Tous ceux qui ont accueilli un nouveau-né le savent, ils l'ont vu et cela ne s'oublie pas, le premier regard d'un nouveau-né: ce qu'il cherche avant tout, ce bébé, c'est un regard humain, et, bien sûr, tout spécialement celui de sa mère, dont il a mémorisé des tas d'aspects, sa voix, son odeur, sa chaleur… mais il ne l'a jamais vue. D'ailleurs, ses yeux peuvent voir maintenant, avant ils étaient sans doute déjà fonctionnels, mais dans le noir il n'y avait rien à voir, alors à quoi bon? Maintenant, c'est totalement différent, il y a tout à voir.
A ce sujet, je cite souvent Amélie Nothomb, qui a évoqué, avec une remarquable et souvent cruelle lucidité, les difficultés de sa naissance psychique dans la «Métaphysique des tubes», où elle écrit, dès la deuxième page: «Les yeux des êtres vivants possèdent la plus étonnante des propriétés: le regard. Il n'y a pas plus singulier… Qu'est-ce que le regard? C'est inexprimable. Aucun mot ne peut approcher son essence étrange. Et pourtant, le regard existe. II y a même peu de réalités qui existent à ce point. Quelle est la différence entre les yeux qui ont un regard et les yeux qui n'en ont pas? Cette différence a un nom: c'est la vie. La vie commence là où commence le regard».
Que cherche donc le bébé dans les yeux de sa mère? Il y cherche évidemment sa propre image, celle de l'investissement affectif dont il
peut être l'objet. Pensons à l'investissement total du premier regard des petites oies de Lorentz, qui le suivaient partout comme s'il était leur mère! Pour créer et investir une image de soi, l'enfant a un besoin absolu de l'image de lui qu'il peut découvrir dans le regard de l'autre!
Le bébé cherche donc sa propre image dans les yeux de sa mère, mais pas n'importe laquelle! Nous savons ce qu'il attend qu'elle lui dise, c'est: «Comme tu es beau! Tu es le plus beau bébé qui ait jamais existé! Tu es le plus beau bébé du monde!» Et c'est vrai, car c'est la déclaration d'amour dont ce bébé a besoin pour se sentir accueilli et reconnu dans son existence extra-utérine, j'allais dire extra-terrestre, tellement on peut imaginer que c'est ainsi que le bébé se sent à sa naissance, l'extra-terrestre du ventre de sa mère qui était jusqu'alors la totalité de son monde. Disons, au passage, que le succès des films comme «E. T.» qui évoquent l'existence et la survenue de créatures extra-terrestres est certainement basé sur les souvenirs inconscients de notre naissance plus ou moins traumatique et la nostalgie du vécu prénatal: «Maison! Maison!». Dans le cas bouleversant d'intensité émotionnelle de la naissance du bébé d'une mère aveugle, qui m'a été rapporté, j'avais été frappé par le fait que la cécité de la maman semblait avoir décuplé la qualité de son attention, dans le sens le plus fort, aux aspects sensoriels autres que visuels de la relation avec son bébé, en particulier à son odeur, qu'elle trouva merveilleuse et qu'elle décrivait en détail. Dans ce cas particulier, c'était donc l'odeur du bébé qui recueillait ces mêmes qualités esthétiques de beauté unique et exceptionnelle que lui confère l'amour-passion de sa mère.
Le voilà donc le nid de la vie psychique, le contenant où elle doit se nicher pour se développer, c'est l'interrelation affective qui s'établit entre le bébé et son environnement, lorsque celle-ci se créée dans un climat de mutualité et de réciprocité. Car le bébé ne sera pas en reste, et sa maman sera, sans aucun doute possible, aussi la plus belle maman du monde!
Je rends ici hommage au regretté Donald Meltzer, avec lequel Pedro Luzes et moi avons beaucoup travaillé, pendant de longues années. Car c'est lui qui a redécouvert vers la fin de sa vie, grâce à sa clinique de l'analyse d'enfants et d'adultes, l'importance et la signification de ces faits, ce qui a entraîné de profondes transformations de ses élaborations théoriques, à partir desquelles j'ai beaucoup travaillé moi-même. Les humains l'avaient évidemment toujours su, surtout les mères, cela s'est bien vu pendant ces trois journées, mais personne n'en avait encore réalisé l‘énorme importance ni les conséquences sur l‘évolution toute entière.
Je respecte infiniment le travail de Donald Meltzer, qui a ici développé le concept de «conflit esthétique». Cependant je préfère mettre l'accent, plutôt que sur le conflit – il n'en manquera pas, mais ce n'est pas le moment!), sur la beauté de cette rencontre entre les capacités d'amour à l‘état naissant du bébé et les capacités d'amour, heureusement construites depuis plus longtemps et apriori plus adultes et plus assurées, de ses parents. Ceux-ci vont d'ailleurs puiser dans la beauté de la rencontre avec leur bébé de nouvelles forces d'amour, qui vont à leur tour, décupler celles de leur bébé, qui en a bien besoin. Cette expérience esthétique primaire est, à mon avis, le fondement à la fois sensoriel et affectif de la naissance de la vie psychique à proprement parler, de l'intersubjectivité, c'est ce qui permet l‘éveil du tout petit et, finalement, ce d'où s'origine tout le processus d'humanisation. C'est aussi, évidemment, l'aspect le plus profond et le plus dynamique de la sécurité de base de l'enfant, celle dont il a besoin pour affronter les changements qui vont marquer toutes les étapes ultérieures de son développement.
Pour illustrer ce que l'on peut entendre par expérience esthétique, j'ai pris l'habitude de citer le si fameux souvenir de la madeleine de Marcel Proust, qui fut à l'origine de sa «Recherche du Temps Perdu» et qui avait été éveillée à l'improviste par le goût d'une madeleine trempée dans une tasse de thé: «Mais à l'instant où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon dont opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature».
Proust réussit, en quelques phrases, à cerner l'essentiel: la renaissance, à proprement parler, de son sentiment d'existence, à travers la force inouïe de la joie de vivre qui accompagne le souvenir de l'amour mutuel ressenti dans la rencontre avec l'Autre. Cette joie de vivre, faite de la passion de l'amour partagé, sera le fondement affectif des sentiments de sécurité du bébé, qui a un besoin vital de cette sécurité de base pour affronter les aléas des diverses étapes de son développement ultérieur, tout en maintenant sa confiance que la vie vaut la peine d'être vécue.
La passion dont je viens de parler a été évoquée par D. W. Winnicott sous le nom de «préoccupation maternelle primaire», comme François Dolto en a parlé de son côté, c'est-à-dire la passion vue du côté de la mère, alors que la passion proprement dite a besoin d‘être mutuelle et réciproque, car nous savons par expérience qu'elle n'est soutenable que si elle est partagée. En outre, c'est évidemment aussi, une passion qui doit évoluer, et c'est donc surtout le bébé qui la fera évoluer à travers ses progrès, que son entourage aura à accompagner, en lui reconnaissant ainsi, peu à peu, au fur et à mesure de ses avancées, une autonomie de plus en plus grande. Ce concept d‘accompagnement est un concept fondamental de la bien-traitance, qui fait maintenant de plus en plus partie du vocabulaire des professionnels de santé. Il est le garant d'une action qui doit rester, à tout moment, respectueuse de l'identité propre de l'Autre. En fait, nous savons bien que ce n'est pas une évolution aussi facile que cela à accomplir pour un certain nombre de mères, peut-être même pour toutes, selon les moments! C'est pourquoi elles doivent absolument y être aidées par le soutien très affectueux des deux autres membres de la Triade Originaire, le père et le bébé lui-même, qui sont également pris dans cette affaire passionnelle, chacun à sa manière!
Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'en l'absence de l'installation de cet «amour primaire», comme disait Michael Balint, ce qui s'installe c'est l'inverse du sentiment de la beauté, c'est-à-dire l‘horreur, qui a le sens de l'horreur de la mort ou de la menace de mort. C'est la forme la plus profonde de souffrance psychique, celle de ne pas pouvoir se développer et qui engendre le désespoir. Des travaux récents ont démontré que certaines hypotrophies corporelles de l'enfant sont liées à la carence affective qui entraîne une véritable insuffisance du cerveau, avec une diminution de la production des hormones de croissance. Le mal se situe donc, dans ces cas, en deçà de la souffrance psychique, comme une forme de dépression primaire globale de l‘être tout entier, qui ne reçoit pas la nourriture affective nécessaire au développement même de sa vie. C'est bien ce que nous supposions, mais il est très utile d'en avoir la confirmation biologique.
J'ai préfacé un livre très intéressant de Cléopâtre Athanassiou, intitulé «Aux sources de la vie psychique» (Césura édit. Lyon, ), qui a été le premier livre, en France, consacré à l'application des théories de Bion sur la pensée à une compréhension renouvelée des psychoses de l'enfant. C'est, en effet, comme Pedro Luzes l'avait mis en lumière
et développé dans son Rapport au Congrès de Lisbonne de 1968 sur «Les troubles de la pensée en clinique psychanalytique» auquel j'ai fait allusion plus haut, à partir des outils conceptuels élaborés par Mélanie Klein, en particulier celui d'identification projective, que Bion a entrepris son exploration analytique du monde de la schizophrénie et, à partir de là, a commencé à élaborer sa théorie de la genèse de la pensée. Ce faisant, il fit ce qui me semble sa découverte principale: celle de l'utilisation normale, «réaliste» dit-il, de l'identification projective dans la relation primitive mère-enfant. C'est à travers cette «identification projective normale» et la «capacité de rêverie» de la mère contenant sa «fonction alpha» que sont transformés les éléments émotionnels bruts en éléments alpha, en tant qu‘éléments pouvant être utilisés par la pensée. C‘était donc par là réintroduire dans la théorie analytique le rôle décisif de la réalité extérieure et de l'objet dans le développement psychique et résoudre, ou commencer à résoudre, le mystère de la symbolisation et de la transmission intergénérationnelle qui a permis le développement de la civilisation humaine. Nous n'avons pas fini de découvrir les répercussions considérables de cette nouvelle révolution psychanalytique (la troisième, après Freud et Mélanie Klein?).
L'originalité du travail de C. Athanassiou est liée en partie à l'utilisation qu'elle a été capable de faire des recherches d'Esther Bick, avec qui elle a longuement travaillé, sur la nature et le rôle des premières identifications, en les reliant aux travaux de Bion sur la pensée et à ceux de D. Meltzer sur la tyrannie. Ce dernier avait rattaché la tyrannie dans la vie psychique à l'existence d'une relation addictive à une «mauvaise» partie très destructrice du self régnant par la terreur. C. Athanassiou confirme, à travers l'analyse d'un enfant psychotique, qu'il existe bien chez celui-ci une terreur latente et que les parties névrotiques de la personnalité se sentent dans l'obligation, pour survivre, de devoir constamment «ménager» la partie psychotique pour ne pas déchaîner ses réactions tyranniques et destructrices. En outre, ce «tyran», est en même temps idéalisé comme possédant une sorte de perfection de toute-puissance, car il représente lui-même, envers et contre tout, une protection contre le danger encore plus grand de perte totale du sentiment d'identité existentielle, qui s'exprime par une menace de «s'écrouler de façon irrécupérable dans un espace infini»! C'est là un changement radical de perspective qui place, à la source de la pathologie mentale, une défaillance traumatique des premières relations objectales entravant la naissance de la vie psychique elle-même, et non pas l'existence innée d'une pulsion de mort, dont Freud
avait fait l'hypothèse, reprise un peu trop facilement par la plupart de ses successeurs, y compris Mélanie Klein. Par contre, Jung n'a jamais adhéré à cette idée.
J'ai moi-même fait l'hypothèse de l'existence d'un noyau primaire de désespoir à la source des manifestations de violence que l'on peut rencontrer tant dans la vie psychique individuelle que dans la vie sociale, et dans lesquelles on peut constater une convergence remarquable, comme on le voit dans l'analyse de la tyrannie. Les passions gardent souvent de leur origine une très mauvaise réputation, lorsqu'elles n'ont pas suffisamment évolué et qu'elles ont encore une marque trop massive de la passion originelle, car celle-ci est une question de vie ou de mort psychique. Elles deviennent alors souvent des passions très destructrices, car le désespoir latent provoque la violence. La violence, conjointement avec le clivage, qui est le signe de la rencontre primaire manquée, sont des défenses de survie. De telles défenses de survie cherchent à contrecarrer le désespoir suicidaire, mais échouent souvent à le faire et, en tout cas, elles entravent et elles attaquent la vie.
L'évolution de la passion originelle est trop longue et complexe pour être envisagée ici. Je dirai seulement qu'elle est le creuset dans le feu duquel l'enfant forge l'investissement de soi, qui permet la connaissance de soi, laquelle se poursuit la vie durant sous la forme des processus d'intégration. Intégration et pas seulement intériorisation et identification. Intégration, en raison du besoin d'unification de la personnalité et du sentiment d'identité propre. Intégration non seulement de la différence des générations, reconnue vers l'âge d'un an, mais aussi et surtout de la différence des sexes. L'observation a démontré que l'enfant, dans notre culture, prend conscience de la différence des sexes dès la deuxième partie de sa deuxième année de vie, soit entre 18 et 24 mois. Cette prise de conscience et, par conséquent, son appartenance à l'un des deux sexes seulement s'accompagne de violentes angoisses, avec terreurs nocturnes, qualifiée par les observateurs de «phase génitale précoce, avec réactions de castration pré-oedipienne» (sic). En fait, mes observations m'ont amené à penser que les angoisses liées à la reconnaissance de la différence des sexes sont dues à la terreur qu'éprouve l'enfant de perdre la relation narcissique nécessaire à sa croissance psychique avec le parent du même sexe que lui. L'observation a aussi montré que la qualité de l'accompagnement de l'enfant en souffrance par son entourage familial est, à ce moment crucial, décisive pour une évolution favorable. Dans le cas contraire, ce n'est pas la connaissance de soi qui se développe mais
la méconnaissance, qui est le point de fixation des troubles de l'identité sexuée, et qui peut aller jusqu'à la haine de soi, source de difficultés inextricables pour le développement ultérieur en raison des clivages défensifs qui entravent les possibilités d'intégration.
Pour ces raisons, je pense que, dans tous les cas, chez le garçon, la terreur de perdre l'amour du père, et, chez la fille, celle de perdre l'amour de sa mère, sont les véritables enjeux de ce que Freud a nommé le «complexe d'Œdipe», terme qui a malheureusement fait une véritable fortune médiatique. L'usage abusif, car trop directement accusateur, de ce mythe qui comporte en effet les pires violences, pour désigner le développement normal du sentiment d'identité sexuelle de nos enfants, constitue, à mon avis, une véritable et redoutable maltraitance collective des adultes envers les enfants. Très peu de personnes semblent s'en apercevoir, mais heureusement, le petit patient de notre confrère marseillais Marcel Rufo, qui venait de lui servir une interprétation de «son Œdipe», lui a donné la bonne réponse, dont Rufo a fait le titre de l'un de ses meilleurs livres: «Œdipe toi-même!». Tout espoir n'est pas perdu.
Un mot seulement de l'adolescence, maintenant très étudiée, juste pour dire que l‘émerveillement du coup de foudre du premier amour, comme plus tard de tout nouvel amour, peut revêtir un caractère quasi religieux, de l'ordre du sacré, et qui serait celui de la révélation extraordinaire d'avoir enfin accès au mystère même de la Vie et de la Beauté de la Vie. Je pense que c'est bien une nouvelle naissance, une naissance cette fois à l'autonomie de l‘âge adulte, qui réveille bien sûr beaucoup d'angoisse, mais aussi et surtout les sensations de révélation émerveillée de la toute première rencontre, celle de l'amour partagé de l'expérience esthétique. Là encore, la découverte de Soi, du soi sexué, ne peut se faire qu'avec la découverte de l'Autre, cette fois de l'autre de l'autre sexe. C'est ce qui fait que l'amour est tellement important, l'amour et non la libido, car c'est la seule manière de tenter de retrouver son «intégrité première», comme le disait Adamov, en intégrant enfin ce qui avait été plus ou moins violemment clivé lors de la première découverte de la différence des sexes, c'est-à-dire en intégrant enfin sa bisexualité psychique, et pas seulement par pure satisfaction de la pulsion. Intégration de la bisexualité psychique dont j'aime dire, en admettant que le féminin évoque plus spécifiquement la beauté et le masculin plus spécifiquement la force, qu'elle réalise l'intégration de la beauté et de la force en conférant à la femme la force de sa beauté et à l'homme la beauté de sa force.
Les découvertes et les connaissances nouvelles sur les constituants biologiques, psychologiques et sociaux des êtres humains n‘éclairent que très partiellement les mystères de la nature humaine. Leur exploration a commencé depuis le début des temps sous les modes les plus divers, depuis les mythes et les religions jusqu'aux réflexions des philosophes et aux œuvres des artistes. Ce n'est qu'avec Freud et l'invention de la psychanalyse qu'une exploration plus «scientifique», en tout cas plus systématique, a commencé. Dans le cadre de la mentalité et des doctrines scientifiques et médicales de l‘époque, la psychanalyse a alors étudié l'humain essentiellement à partir de la psychopathologie, et beaucoup des concepts psychanalytiques sont restés trop profondément imprégnés par la pathologie. Ce n'est que très récemment que l'on a commencé à étudier directement le développement sinon «normal», en tout cas moins massivement pathologique des êtres humains, grâce aux observations directes effectuées par de nombreuses écoles psychologiques, psychanalytiques et développementalistes.
Les résultats de ces études ont largement confirmé l'importance de l'enfance soulignée par la psychanalyse, mais en faisant intervenir à la fois plus massivement et beaucoup plus précocement le rôle de l'environnement dans le développement. Il n'est plus, aujourd'hui, possible de décrire le développement de l'être humain uniquement en termes de pulsions propres au sujet, car celui-ci est fait de toutes les interrelations qu'il a vécues et mémorisées depuis le début de sa vie.
Je crois que la découverte du champ de la psychanalyse restera certainement, malgré le dogmatisme parfois trop arrogant de ses hommes et de ses institutions, un tournant historique dans la découverte de l'humain par l'homme, et sans doute le principal titre de gloire de l'humanité au 20e siècle, davantage, certes, que la découverte et l'utilisation de la bombe atomique! Car ce siècle, le 20e, a été en même temps marqué dans sa première moitié par les guerres les plus meurtrières et les génocides les plus barbares de toute l'histoire de l'humanité. Je ne sais pas si le 21e siècle, qui a bien de la peine à tirer les leçons de ce passé si massivement «filicide», se révèlera plus favorable, alors que l'on parle non seulement de stade «post-moderne» mais même de «post-humain»!, en relation avec les rêves de toute-puissance suscités par le génie génétique, les possibilités de clonage ou encore d'«utérus artificiel»!
Bien des incertitudes pèsent sur l'évolution et l'avenir de l'humanité. Le développement de la psychanalyse auquel Pedro Luzès a si largement contribué, comme j'ai eu l'honneur et le grand plaisir d'en témoigner ici,
et qui, malgré toutes les difficultés et les conflits, a atteint un degré de connaissances et de développement dont Freud avait bien eu le pressentiment qu'il inaugurait une ère complétement nouvelle: pas seulement « la peste » des changements catastrophiques, mais aussi la possibilité de nous rendre plus attentifs, dans le sens fort de Bion, à tout ce qui peut nous aider à développer notre humanité, encore dans l'enfance, en particulier dans tout ce qui concerne la vie sociale et la mentalité de groupe, qui ont un énorme retard sur le développement individuel. Nous savons maintenant, sans l'ombre d'un doute, que transmettre la vie n'est pas suffisant pour créer un être humain, il faut aussi lui transmettre l'amour de la vie. Cela m'apparaît, en effet, comme le seul garant du respect de l'autre et de l'amour que l'autre peut nous apporter en retour, et ainsi conférer, aussi librement que possible, à notre vie humaine tout son sens.
Jean Bégoin, octobre 2011