Cet article relate la psychothérapie psychanalytique d'une petite fille de 8 ans, souffrant d'anorexie mentale et communiquant avec sa thérapeute uniquement par ses dessins. Développant un transfert animique, cette petite fille est amenée à penser, avec sa thérapeute, sur un mode régrédient, proche de la pensée en images des rêves. L'interprétation ne suscitant que l'inhibition, c'est la notion de figurabilité des perceptions et sensations corporelles qui permet de penser le travail thérapeutique.
Darstellbarkeit, traduit par Figurabilité “n'est chez Freud, qu'une tentative, qu'une approximation pour essayer de dire quelque chose du monde onirique inconscient, quelque chose de la spécificité d'un travail psychique se produisant uniquement dans l'univers régrédient du rêve au-delà des représentations de mot.” César et Sara Botella, La figurabilité psychique3
Camille, 9 ans, a déjà une histoire médicale, elle est anorexique et suivie depuis un an à l'hôpital.
Je me rappelle encore très bien que, lorsque j'ai rencontré Camille pour la première fois, j'avais devant moi un petit épouvantail, une petite chose toute maigre avec un regard grave. Son visage était d'une beauté singulière: une peau de Blanche Neige, une bouche vermeille, de grands yeux très bleus.
Dans son fauteuil en face de moi, elle se tenait très droite, combattive, à me scruter. Elle n'avait pas demandé à faire une psychothérapie et ne disait rien.
Elle était accompagnée par sa maman qui, au début de l'entretien, avait les larmes aux yeux. Assez vite, le désarroi de celle-ci s'était transformé en agacement. Elle n'imaginait rien des raisons de l'anorexie. Elle n'avait rien à me dire de son histoire. « Nous sommes une famille sans problèmes. »
Puis je vois Camille seule un petit moment. «Tout le monde est malheureux à la maison » répond-elle à mes questions. Camille ne parle pas spontanément. Je lui propose de dessiner mais elle refuse. Devant tant d'angoisse, je lui propose que nous dessinions ensemble.
De cette façon apparaît le Petit Chaperon Rouge, sur un chemin, entre un loup séducteur et une maison vide. Camille reste absolument silencieuse. Elle ne me livre aucune association. Mais elle accepte de réaliser un dessin seule.
Il s'agit d'un bouquet de fleurs toutes emmêlées dont les tiges portent plusieurs sortes de fleurs à la fois. Cette image de confusion tient-elle lieu d'association? Mais
Artigo entregue a 26 de Junho de 2013 e aceite para publicação a 17 de Dezembro de 2103
Psychologue Clinicienne, Docteur en Psychologie, Psychanalyste, Membre SPP Adress: 18, Montée Desambrois - 06000 Nice, E-mail:
et (2007). La figurabilité psychique. Paris: Editions In Presse, p. 31-32
pourquoi alors sur ce mode-là?
Notre première séance s'achève ainsi.
A la recherche du récit de ce qui est exprimé par les dessins, je peux, après quelques entretiens houleux avec les parents, me construire une historicité des troubles.
Sa mère me racontera sa propre haine d'un grand-père abuseur qu'elle ne voyait plus depuis longtemps. Camille ne le connaît donc pas, mais elle sent son absence.
J'apprends avec le temps que c'est son père qui la materne. Camille le dessinera comme un oiseau portant son petit sur le dos. C'est aussi un père qui, par la voie de l'oralité, représente un séducteur incestuel.
J'imagine l'univers psychique de cette petite fille, qui a peur du néant, peur de ne pas trouver son reflet dans le regard de sa mère ou alors celui de la haine.
Nourrie par un père maternant mais séducteur, l'érotisation de l'oralité ne lui a pas permis d'organiser ses auto-érotismes.
Mais tout cela ne sont que des hypothèses non confirmées par Camille.
Je ne sais rien d'elle. Je sens surtout la violence en elle. Elle ne se raconte pas, me dit à peine « bonjour ».
Il me semble que, si je lui parlais de ma construction, elle lui resterait totalement étrangère. Avec Camille, je ne suis pas dans le domaine de la névrose qui traduirait un contenu inconscient symbolique. Je ne peux pas me servir de la peinture comme d'une création littéraire qui permettrait de contourner plus facilement la censure pour figurer avec des « voiles »4 les désirs infantiles.
Avec Camille, la voie de l'association verbale est fermée.
L'interprétation suscite l'inhibition et non pas une activité de représentation.
Installée dans son fauteuil elle me séduit avec sa beauté toute en nuances. Ses habits sont choisis avec soin et goût.
Elle se concentre, commence à dessiner. Elle représente un cheval courant en liberté. Elle se balance doucement sur son fauteuil, comme si elle faisait de l'équitation. Je reprends son dessin et raconte l'histoire du cheval: Un cheval qui court en liberté, seul. Il rencontre une fille qui court avec lui.
Camille écoute mon histoire et rajoute un personnage au dessin: tout petit, le visage est noir.
Dans cette clinique du corps, la parole est absente. Elle se montre à moi, me regarde, mais ne me parle pas. Camille a besoin de s'accrocher au perceptif.
Comment comprendre cette importance de la motricité et du perceptif, ses troubles du caractère? Ce dont on ne peut pas parler, cherche-t-il désespérément une représentation?
« L'Interprétation des rêves » peut nous mettre sur la voie: “…nos souvenirs, y compris les plus profondément gravés en nous, sont par nature inconscients. Ils peuvent être rendus conscients; mais on ne saurait douter qu'ils déploient tous leurs effets à l'état inconscient. Ce que nous appelons caractère repose sur des traces mnésiques de nos impressions et ce sont précisément les impressions qui ont agi le plus fortement sur nous, celles de notre première jeunesse, qui ne deviennent presque jamais conscientes.”5
On peut penser que cette expression par le corps et par sa motricité était la monnaie d'échange de Camille, comme j'ai pu l'observer dans les échanges avec ses parents et avec moi. L'impossibilité d'un contact tendre, la menace d'une séduction, la confusion des auto-érotismes agissaient comme des traumatismes cumulatifs et lui barraient le chemin d'une transformation de ses impressions de la petite enfance. Son attitude est marquée par une toute-puissance aveugle, sans miroir, marquée par des processus de pensée rigide, peu investis d'Eros.
S. Freud dit encore: “Nous sommes d'abord frappé par le fait que l'appareil psychique… a une direction. Toute notre activité psychique part de stimuli (internes ou externes) et aboutit à des innervations.”6 Autrement dit: les traces mnésiques deviennent intelligibles par leur traduction en images psychiques.
Les Botella écrivent: “En somme, Figurabilité, Intelligibilité et Elaboration secondaire ne seraient que des aspects différents d'un vaste mouvement de liaison convergente nécessaire à la vie psychique, au moi, pour se figurer, se représenter, se penser, ainsi que pouvoir penser le monde; en fait un mouvement anti-traumatique de survie.”7
Dit encore autrement: Le dépassement du trauma nécessite une activité créatrice.
(1967). L'Interprétation des rêves. Paris: PUF, p. 458
Psychologue Clinicienne, Docteur en Psychologie, Psychanalyste, Membre SPP Adress: 18, Montée Desambrois - 06000 Nice, E-mail:
(1967). L'Interprétation des rêves. Paris: PUF, p. 456
et (2007). La figurabilité psychique. Paris: Editions In Presse, p. 33
Ces éléments m'amènent à adopter une autre façon de travailler.
Je ne cherche plus à l'interpréter. Parfois nous parlons - et très peu - de l'aspect sensoriel, perceptif des dessins, de sa manière d'utiliser feutres et crayons.
Camille dessine devant moi. Je regarde ses images comme si elle me montrait ses rêves, figures de son désir infantile.
Petit à petit toutes les deux, en double, nous arrivons à un état de régrédience de la pensée qui fait que la séance devient un lieu tout à fait particulier.
Proche des images du rêve, ses images sur la feuille sont chargées de toute sa pulsionalité. Le dessin est la projection de la tonicité et du vécu interne du corps sur une surface. Il est encore proche du mouvement mais bien endigué par des contours nets.
Très travaillés, ses dessins sont plein de couleurs.
Dans son texte “Pour introduire le narcissisme”8, S. Freud évoque le dessin d'un ancêtre de la bande dessiné, W. Busch. Sur ce dessin9 on voit un homme tout au fond dans son lit. Il a mal aux dents. Derrière lui il y a une sorte de nuage noir. Busch note sous l'image (cité par S. Freud): «Son âme se resserre au trou étroit de la molaire.»
L'aspect comique de ces images empêche l'identification à la souffrance somatique de cette homme. Le spectateur devient comme un adulte qui sourit des petits malheurs enfantins.
Du coup on peut aussi penser à un enfant qui vit une terreur nocturne, représentée par le nuage noir et informe. Peut-être le dessinateur W. Busch souhaite-il nous communiquer cette expérience par son dessin.
Peut-être Camille vit-elle une terreur à laquelle les troubles somatiques de l'anorexie cherchent à donner une forme.
Mon attention est portée sur le processuel, sur l'activité de dessiner, comme sur le travail du rêve.
Camille me séduit avec ses dessins sur lesquels nous nous penchons toutes les deux. Ils sont sensoriels et sensuels. Comme le sentiment de réalité provoqué par les images du rêve, le dessin interroge le rôle de la perception dans l'avènement des représentations de mots.
S. Freud dit encore:
“L'art est le seul domaine où la toute-puissance des idées se soit maintenue jusqu'à nos jours. Dans l'art seulement il arrive encore qu'un homme, tourmenté par ses désirs, fasse quelque chose qui ressemble à une satisfaction; et grâce à l'illusion artistique, ce jeu produit les mêmes effets affectifs que s'il s'agissait de quelque chose de réel.”10
C'est un tournant dans notre travail. A côté d'un travail interprétatif encore en attente, se fait un autre, celui-là faisant appel à la perception. Camille associe sous forme d'images. Je découvre l'univers de cette petite fille.
Elle dessine par exemple un paysage animé d'un papillon amoureux. Mais tout d'un coup, alors que je m'attendais plutôt à voir apparaître un petit animal regardant le monde de son nid protecteur, elle dessine un grand creux dans un arbre où un animal est effacé par ce qui devient un grand trou noir. On dirait que réapparaît le noir de son enfance, quand elle était dans la confusion, en danger de mort.
Mais un autre jour, c'était au printemps, Camille était très jolie. Elle avait mis une belle veste, parsemée de fleurs. Elle a dû voir mon regard admiratif. Elle commence à dessiner. Pour une première fois, elle me parle en même temps: «Demain c'est mon anniversaire.» «Tu vas le fêter?» «En juin, quand il fera beau.»
Son dessin représente un personnage, un peu exotique-étrange, peut-être en juin, puisqu'il fait beau chez lui. Il porte une très belle coiffe. Son manteau est de velours. Sa peau est de pêche.
Le soleil au dessus de lui n'est pas trop brûlant. Il le réchauffe, mais ses rayons ne le touchent pas. Sur le sol poussent quelques herbes sauvages. Un oasis n'est pas loin.
Camille est au centre du dessin. Le crayon caresse le papier comme une peau. La texture des dessins est douce. Les contours sont délicats mais nets. Ce sont les caresses avec leur tendresse qui font pare-excitation et permettent un flux tolérable des excitations libidinales.
Camille a pu me laisser entrevoir ses rêves. Elle est protégée par la pensée des rayons paternels et son environnement n'est pas trop aride. Le rêve a protégé son psychisme et il n'est plus trop dangereux de s'ouvrir. Elle peut s'approprier ce qu'on dit autour d'elle, envisager un autre mode de vie que celui où elle vit retirée dans sa chambre.
(1969). Pour introduire le narcissisme. In La Vie sexuelle. Paris: PUF
(1960). Humoristischer Hausschatz. Darmstadt: Deutsche Buchgemeinschaft, p. 240
(1986). Totem et tabou, Paris: Petite Bibliothèque Payot, p. 106
S. Freud dit de l'enfant: «…qu'il commence [dans le jeu] par procurer à ses désirs une satisfaction vraiment hallucinatoire, en faisant naître la situation favorable, grâce à des excitations centrifuges de ses organes sensoriels.»11
Si les dessins ne sont pas toujours intelligibles pour moi, ils sont soignés, esthétiques. Le beau est-il un héritier du désir du rêve et du reflet dans les yeux de sa mère, tant recherché?
Les auto-érotismes se transposent sur la feuille et se rassemblent. Son narcissisme se reflète dans ses dessins qui en retour lui donnent une identité.
Camille crée un monde magique, toujours « joli » par une satisfaction hallucinatoire du désir, sensorielle et motrice.
Nous étions peu différenciées l'une de l'autre dans un monde « animique »12 où le dedans se retrouve aussi dans le dehors.
Camille dessine un coquelicot, vermillon comme ses lèvres, avec une tige toute mince, sur un sol brute.
La fleur est délicate, devant un ciel aussi délicat et splendide. La fleur a besoin de soleil et les couleurs du ciel répondent aux siennes. L'herbe est sauvage et brutale. Elle met beaucoup de soin à dessiner le ciel, en contraste avec le sol.
Je lui dis: «Il ne faut pas que le vent souffle trop fort.»
Camille: «C'est la fleur de la beauté et de la gentillesse. Si on s'en occupe bien, elle donne la gentillesse et l'immortalité. Si on ne s'en occupe pas bien, elle
fane et la gentillesse s'en va.»
Moi: «Il faut l'arroser et jardiner la terre. On doit s'en occuper bien.»
C'est la fleur délicate de son narcissisme. La tige est longue et fragile.
Je fais le même chemin que Camille, ma propre relation au dessin et à la peinture est engagée. Pendant la séance, nous communiquons «en images». Par la co-création des formes nouvelles peuvent émerger. Je partage avec elle ces émergences pulsionnelles par mon regard, mes commentaires et parfois en dessinant avec elle. Nous sommes dans une communauté de pensée. De cette manière-là, Camille pouvait se trouver une surface-miroir qui faisait que ses affects ne la désorganisaient plus.
Créant un dessin, Camille se crée. Je lui réponds sur le même mode.
Puis un jour, elle fait plusieurs dessins au feutre noir du visage défiguré, affreux, d'un chanteur.
Je fais: «Mais je le connais, ce chanteur!» Dans le dessin que je reconnais, elle retrouve la vie pulsionnelle, l'infantile. Maintenant, la défiguration c'est l'autre. C'est le passé.
Camille est moins déprimée. A la fin de cette période, elle va mieux.
L'anorexie cède. Ses attitudes corporelles changent. Elle habite mieux son corps. Elle a pris un peu de poids, elle a meilleure mine. Camille commence à parler des personnes de son entourage et peut s'identifier à elles.
L'affect, présent surtout par l'inquiétude autour d'elle, trouve une nouvelle adresse à travers le transfert. Avant les vacances elle peut me dire «au revoir» et nous pouvons parler de la reprise des séances après les vacances.
Aujourd'hui on parle beaucoup du “processuel”. Quel est le chemin qui va de l'excitation motrice et sensorielle à la représentation? Comment les auto-érotismes de la sexualité infantile s'organisent? Comment la représentation de la réalité extérieure se construit à partir du désir? Comment caractériser le transfert dans une relation pré-oedipienne?
Beaucoup d'auteurs s'intéressent à ces questions:
Le texte de S. Freud sur la pensée animique me rappelle celui de Winnicott concernant “l'utilisation de l'objet”13. L'élaboration antitraumatique évoque la “fonction alpha” de W. R. Bion14.
Ou encore, il me semble possible de faire un lien avec la notion d' »identification sensori-motrice » des psychosomaticiens15?
Et surtout, s'imposent à mon esprit les travaux de C. et S. Botella16 sur la figurabilité et le travail du rêve.
A l'aide du dessin Camille a pu figurer ce qui n'avait été qu'un trou noir inintelligible pour elle. L'état de régrédience de la pensée, commune à Camille età sa thérapeute, lui a permis de s'engager dans un transfert animique. Ce travail en double a rendu sa pensée plus fluide.
Ces dessins sont des figurations et non pas encore des représentations de mots avec leur mobilité. Mais déjà, ils sont colorés.
(1986). Totem et tabou, Paris: Petite Bibliothèque Payot, p. 99
(1986). Totem et tabou, Paris: Petite Bibliothèque Payot, p. 99
(1975). L'utilisation de l'objet et le mode de relation à l'objet au travers des identifications. In Jeu et réalité. Paris: Gallimard, p. 121
(1979). Aux sources de l'expérience. Paris: PUF
et (1954). L'importance de la motricité dans la relation d'objet. Paris: PUF, p. 6
et (2007). La figurabilité psychique. Paris: Editions In Presse, p. 33
Camille est moins déprimée. A la fin de cette période, elle va mieux.
L'anorexie cède. Ses attitudes corporelles changent. Elle habite mieux son corps. Elle a un peu grossi, elle a meilleure mine.
Le chemin est encore long pour arriver à l'élaboration de représentations mobiles avec son corollaire de travail interprétatif. Pour le moment nous en avons parcouru ensemble une étape.
ABSTRACT
A 8 years old girl was sent by her paediatrician for severe anorexia nervosa to psychiatric hospital for a consultation. After one year of medical treatment it was possible to propose a psychotherapy. This psychotherapy worked only by drawings, without verbal associations (regression).
She treated the surface of the paper very carefully and seemed to grant much importance to sensorial aspects (surface of the body/surface of the paper). Her drawings reflected a progressive integration of her body-image and the structuring of representation. The traumas found a figuration in the drawings.
This work was realized like in an “animistic” transfer.
KEYWORDS: anorexia nervosa, psychoanalytical psychotherapy, drawing, “animistic” transfer, regression, figuration