Marie-Thérèse Khair Badawi est Professeure Chercheure à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth où elle enseigne depuis 1978. Psychanalyste, Training analyst de l'International Psychoanalytical Association (IPA), membre de la Fédération Européenne de Psychanalyse (EPF) et de la Société Psychanalytique de Paris (SPP), elle est présidente fondatrice de l'Association Libanaise pour le Développement de la Psychanalyse (ALDeP), premier Study Group de l'IPA4 (depuis janvier 2010) dans un pays de langue arabe. Elle est membre fondateur et membre actif de plusieurs autres associations de la société civile au Liban. Elle a intervenu dans différents congrès et universités, au Liban et à l'étranger (Allemagne, Angleterre, Belgique, Canada, Chypre, Etats-Unis, France, Italie, Portugal, République Tchèque, Suisse, Tunisie, Turquie…). Ses principaux axes de recherches et de publications (dont notamment dans la Revue Française de Psychanalyse et l'International Journal of Psychoanalysis): la sexualité (féminine en particulier), le masculin et le féminin, le féminin et le maternel, la psychanalyse, la relation transféro-contretransférentielle, le traumatisme, la guerre… Sa thèse de doctorat publiée chez l'Harmattan à Paris, en 1986, sous le titre Le désir amputé ; vécu sexuel de femmes libanaises est classée par l'UNESCO comme étant la première étude fiable, sur le terrain, portant sur la sexualité des femmes au Moyen-Orient.
Entrevista realizada no âmbito do XXIV Colóquio da Sociedade Portuguesa de Psicanálise: “A Psicanálise na Era Global”, a 18 de Maio de 2013, em Lisboa.
Psicóloga Clínica, Membro Associado da Sociedade Portuguesa de Psicanálise/IPA. E-mail: iprataduarte@yahoo.com
Psicólogo Clínico, Membro Candidato da Sociedade Portuguesa de Psicanálise. E-mail: santorlando@gmail.com
International Psychoanalytic Association
ISABEL PRATA DUARTE (IPD): Bonjour Marie-Thérèse Khair Badawi. Merci d'être avec nous. Je suis très heureuse de votre présence et j'ai écouté avec beaucoup d'attention votre conférence de ce matin. Pour cette rencontre notre objectif est d'aborder votre parcours professionnel comme psychanalyste, vos mouvements, vos intérêts et votre position au sein du mouvement psychanalytique. Orlando va commencer.
ORLANDO CRUZ SANTOS (OCS): J'avais pensé à une première question sur votre thèse publiée en 1986 intitulée «Le désir amputé» ou vous avez travaillé sur le désir sexuel chez les femmes libanaises. Une recherche reconnue par l'UNESCO comme le premier travail sur le terrain qui soit sérieux à propos de la sexualité des femmes dans le monde arabe. Qu'est-ce qui vous a poussé à travailler ce thème et comment vous voyez ce thème aujourd'hui, rétrospectivement ?
MARIE THÉRÈSE KHAIR BADAWI (MTKB): C'est une thèse de doctorat que j'ai soutenue en 1984. Le titre du livre est « Le désir amputé » parce que l'éditeur a pensé que c'était plus vendable que « Éros et Ligamen » qui était le titre universitaire - Ligamen, lien en latin – vu que j'avais découvert entre autre, le lien spécifique qui existait entre le mariage et la satisfaction sexuelle chez les femmes. Il faut noter que ce n'est pas une recherche sur toutes les femmes libanaises, mais une recherche sur un échantillon de cent femmes libanaises auxquelles j'ai pu avoir accès, comme je l'explique longuement dans ma thèse. Le livre a été publié en 1986 chez l'Harmattan à Paris. À l'époque, c'est une enquête dont on a beaucoup parlé dans les différents médias. Elle avait beaucoup intrigué, voire choqué… Même des hommes politiques se sont mêlés de faire des commentaires en me critiquant et en critiquant l'Université d'avoir permis une recherche sur la sexualité, la sexualité des femmes de surcroît! Dans l'après-coup, je ne peux m'empêcher de penser que j'aurai pu faire les choses autrement, du moins je ferai certainement les choses autrement aujourd'hui: je trouve que ma recherche est beaucoup plus psychosociologique que psychanalytique. C'est une thèse en psychologie clinique, certes, mais j'aurai une approche beaucoup plus analytique aujourd'hui.
OCS: J'ai aussi lu des textes que vous avez publiés dans la Revue Française de Psychanalyse et dans l'International Journal of Psychoanalysis. J'ai eu le sentiment que déjà dans la thèse, le féminin, le maternel, sont des concepts qui commençaient à émerger. Comment ces deux concepts se sont développés dans votre parcours ? Ce matin j'écoutais aussi votre communication et vous avez parlé de «la mère forteresse». Pourriez-vous nous parler un peu plus de tout cela ?
MTKB: Je pense que le fil rouge de mes préoccupations depuis le départ, depuis qu'on nous demandait de faire des devoirs à l'université et cela remonte même à mes travaux de licence, j'ai le plus souvent travaillé sur la femme, la sexualité, la relation homme/femme… Je vis dans un pays qui a été certes pendant longtemps la seule démocratie dans le monde arabe, mais en même temps, c'est un pays où il y a plusieurs communautés religieuses qui se côtoient – dix-sept ! - où vous trouverez en conséquence beaucoup de contrastes et de contradictions, notamment en ce qui concerne les femmes. On est un petit peu perdu dans une forme d'identité qui n'est pas claire, entre une sorte d'occidentalisation apparente et un conservatisme oriental qui coexistent en même temps. Le Liban est un pays très développé sur le plan de la culture, de la pensée, mais où l'encadrement par le religieux est très présent et où le statut de la femme est assez paradoxal. Étant femme au Moyen-Orient, dans un pays «compliqué»
IPD: Si je reviens un peu plus en arrière, vous êtes Professeure d'université, psychologue clinicienne, comment êtes-vous arrivée à la psychanalyse ?
MTKB: Vous posez une question qui me ramène très loin en arrière. À l'âge de 17-18 ans ? J'étais intéressée par tout ce qui était psychologie, psychanalyse, psychiatrie ; à cette âge là on ne fait pas très bien la différence entre tout cela. Nos étudiants à l'université quand ils arrivent eux aussi ne le savent pas tout à fait. Je ne comprenais pas encore la différence entre toutes ces disciplines mais je savais que je voulais faire quelque chose dans le domaine. J'avais même été acceptée à l'université de Louvain en Belgique pour faire médecine. Donc je voulais faire médecine, puis psychiatrie ou psychanalyse par la suite. Je me souviens comme ayant toujours eu une sensibilité à la compréhension des relations humaines, à l'écoute de la souffrance des autres, à la recherche du sens caché des choses… Plusieurs évènements se sont alors passés dans ma vie personnelle, qui ont fait que je ne pouvais plus quitter le Liban. J'ai alors entamé des études de psychologie à l'Ecole Supérieure des Lettres de Beyrouth, affiliée à l'Université Lyon 2, qui n'existe plus depuis la guerre de 1975. C'était choisir ce domaine ou…les Beaux-arts à Paris ! Je faisais de la peinture, de la sculpture et envoyée par mon collège, j'avais participé à plusieurs concours où j'avais obtenu plusieurs prix interscolaires. Tous étaient convaincus que j'allais faire les Beaux-arts. J'ai aussi fait du théâtre, du piano, du chant… Jusqu'à aujourd'hui je suis une folle de peinture, d'art, de musique, de théâtre… C'est comme si pour moi c'est une forme de sublimation quand au cours de mes voyages je visite inlassablement et avec beaucoup de passion, les musées, les expositions… je vais au théâtre, à l'opéra… Mais à l'époque, dans ma tête de jeune fille de 17 ans, c'était choisir un domaine ou un autre. Cela ne pouvait pas être une association des deux. J'avais quand même fait quelques tentatives : j'ai un diplôme des Beaux-arts d'une académie privée de niveau moyen, j'ai fréquenté à Paris l'Atelier de la grande chaumière, mais je n'ai plus eu le temps de continuer à peindre… Quand j'ai publié mon livre, l'éditeur m'a dit « Puisque tu sais peindre, pourquoi tu ne ferai pas ta couverture ? ». J'ai alors fait le dessin de la couverture dont la reproduction n'est pas très réussie à mon avis ! Mais j'avais peut-être déjà un peu perdu la main… Il est vrai que je ne peins plus, mais je vous avoue que je porte cela comme une blessure. Je sens que j'y reviendrai. Après toutes ces années, mes pinceaux et mes palettes sont là, sur une étagère de la bibliothèque, en face de mon bureau…je les regarde…souvent je me fais la promesse que j'y reviendrai…un jour…peut-être…
IPD: La psychanalyse a gagné…
MTKB: La psychanalyse me passionne. J'aime beaucoup ce que je fais…. Peut-être que quand j'aurai moins de responsabilités dans la vie de tous les jours, moins de charges à l'université, moins de responsabilités à l'association de psychanalyse, moins de soucis de transmission, quand tout irait mieux… je pourrai consacrer du temps à la peinture en même temps qu'à la psychanalyse. Ce n'est plus ou blanc ou noir. Ce n'est plus «ou ceci ou cela» comme je l'ai toujours vécu, mais cela pourrait être «et ceci et cela». En même temps. C'est une promesse que je me suis faite!
Merci Marie-Thérèse
comme le mien, il était une évidence pour moi de me pencher sur des problématiques concernant les femmes. Mais étant femme, je prenais aussi conscience que je devais me défaire d'une forme de subjectivité et de projection, et qu'il fallait sans arrêt accomplir un effort de mise à distance entre ce que je suis et mes observations, pour que l'objet de ma recherche soit suffisamment «scientifique». Il fallait effectuer tout le temps un ajustement entre ce qui me préoccupait moi-même et ce qui était nécessaire à réaliser comme travail de distanciation pour arriver à une forme d'objectivité. Je suis femme, je suis épouse et je suis mère aussi. J'avais besoin d'ajustements tout le temps, comme toutes les femmes, pas seulement parce que je suis libanaise: à mon avis toute femme, depuis l‘époque où les femmes ont commencé à réfléchir à leur statut, a besoin en permanence de trouver le moyen de rester une personne pensante, plus spécifiquement à partir du moment où elle devient épouse et mère. Si je me souviens bien, c'est Virginia Woolf qui disait que chaque femme devrait veiller à préserver dans la maison une place, un coin pour elle, pour garder sa capacité de raisonner. Comment rester une tête pensante en étant femme, épouse et mère ? On n'a pas trouvé de réponse définitive. Je ne sais pas si cette réponse existe… Je me rends compte que c'est une préoccupation qui a jalonnée toute ma vie: comment pouvoir me préserver en tant qu'individu, en tant que femme et en même temps être épouse et mère… Est-ce complémentaire ? Est-ce contradictoire? Il me semble que toutes les femmes peuvent dire que c'est un équilibre très difficile à trouver, constamment en recherche, constamment remis en question, constamment à trouver et à re-trouver… Ces préoccupations ont traversé mes recherches et constituent le fil rouge de ce que j'ai écrit la plupart du temps sur le maternel, sur le féminin, mais aussi sur le surmoi culturel. Déjà Freud avait expliqué combien les femmes, beaucoup plus que les hommes, étaient assujetties à une pression de la culture quand il s'agit de leur sexualité et de leur épanouissement personnel. Mais on sait par ailleurs qu'il a dit aussi qu'elles ont un surmoi faible, que dans une lettre à Martha au cours de leurs fiançailles il lui a même écrit qu'il imaginait mal une femme lancée dans la vie professionnelle et gagner de l'argent… En tant que femmes, les femmes d'aujourd‘hui seraient-elles pour lui des femmes phalliques ? J'essaye de le questionner – si je peux me permettre de le dire ainsi - sur le surmoi culturel concernant les femmes qui a évolué depuis son époque et que vous retrouverez dans un des articles que vous avez mentionné dans la Revue Française de Psychanalyse.
OCS: Vous êtes Professeure à l'université. Est-ce que vous sentez qu'il y a une grande vitalité de recherche au niveau de la psychanalyse ? Quel genre de candidats cherche la psychanalyse, ce sont plutôt des psychologues, des psychiatres ?
MTKB: Je suis rentrée très jeune à l'université et j'ai été nommée Professeure à l'âge de 32 ans. L'intérêt pour la psychanalyse est toujours là, mais il me semble que l'intérêt va de plus en plus vers ce qui est plus facile d'accès et qui est l'orientation cognitivo-comportamentale, comme c'est le cas de toutes les universités de par le monde. J'appartiens à l'Université Saint-Joseph, une université francophone appartenant aux jésuites, qui représente le bastion de la francophonie dans toute la région. Nous avons fondé le département de psychologie il y a de cela plus de trente ans. Nous représentons par rapport aux autres universités du pays la psychologie clinique psychanalytique, alors que les autres universités se dirigent de plus en plus vers ce qui est cognitivo-comportemental. Petit à petit, comme partout ailleurs, les autres orientations prennent plus de
place parce qu'elles exigent des formations moins longues. Nous préservons avec quelques collègues la dimension psychanalytique dans le département. Mais il faudrait peut-être aussi arrêter de dresser les disciplines les unes contre les autres et penser que nous pouvons être complémentaires. Par ailleurs – le «je» devient haïssable mais c'est à moi que vous faites l'interview! - j'ai introduit dans le département l'idée qu'on pouvait faire un mémoire de master ou une thèse de doctorat sur des cas cliniques, alors qu'on faisait beaucoup plus - comme dans ma thèse - des recherches par enquêtes avec échantillonnages, questionnaires et traitements statistiques. J'ai pu faire accepter des recherches qui se basent sur des cas cliniques à partir d'entretiens, d'investigations avec des épreuves projectives comme le Rorschach et le TAT, en suivant une démarche psychanalytique. C'est peut-être un peu réactionnel de ma part car, comme je vous l'ai dit au début de notre rencontre, je regrette l'aspect psychosociologique de ma thèse de doctorat et j'aurai souhaité approfondir davantage l'aspect psychanalytique. C'est surtout après avoir travaillé en France auprès de René Roussillon à l'Université Lyon 2, que j'ai appris l'existence d'une autre manière de faire. C'est ainsi qu'avec le temps, l'expérience et les échanges avec les autres universités de par le monde, que nous avons su, mes collègues et moi, introduire des changements qui font que nous avons pu construire progressivement dans notre université un département de très grande qualité. Les Professeurs étrangers que nous invitons en témoignent, ainsi que nos étudiants qui émigrent pour faire des spécialités et qui se défendent très bien en comparaison avec les étudiants dans les autres pays comme la France, le Canada… Ils nous écrivent souvent pour nous le dire et nous en remercier.
IPD: Vous êtes donc membre fondateur de ce département de psychologie à l'université. On dit aussi du Liban qu'il est le seul pays de langue arabe qui a un «Groupe d'étude» affilié à l'IPA. Il y a d'autres psychanalystes en Égypte, au Maroc… mais ils ne sont pas affiliés à l'IPA. Comment s'est développé ce mouvement psychanalytique chez vous ?
MTKB: Au Liban, il y a eu dans les années 80, la première société de psychanalyse. Il y avait quelques psychanalystes qui se sont regroupés et ont fondé La Société Libanaise de Psychanalyse (SLP) qui n'était pas affiliée à l'IPA. Il ne faut pas oublier qu'entre 1975 et 1990 il y a eu la guerre qu'on appelle civile au Liban. Donc c'était la guerre tout le temps, pendant quinze ans et demi. Les activités de la société étaient mises en veilleuse. Nous ne pouvions pas voyager facilement. Il fallait aller en bateau à Chypre et à partir de là, nous prenions l'avion vers la destination choisie. Nous, en tant que chrétiens qui habitons les quartiers - Est de Beyrouth, nous n'avions pas accès à l'aéroport qui se situait dans les quartiers - Ouest. De toute manière il ne fonctionnait pas régulièrement et si mes souvenirs sont bons, il ne fonctionnait plus du tout pendant une longue période. Pour voyager, nous partions donc soit par bateau pour aller à Chypre où nous prenions l'avion pour l'étranger, soit, quand la situation sécuritaire le permettait, nous prenions la route pour nous rendre à l'aéroport de Damas et voyager à partir de la Syrie. Se déplacer et/ou voyager était difficile, voire même souvent impossible. Quand la guerre civile est finie en 1990 - si on peut dire qu'elle est finie à cette date-là - à partir de 1993 si je me souviens bien, l'aéroport de Beyrouth fonctionnait à nouveau normalement. Sans qu'on ne se concerte, plusieurs cliniciens parmi nous ont commencé à effectuer des voyages à l'étranger, surtout en France, pour effectuer des formations de psychanalystes ou pour faire des « shuttle analysis ». C'est ce que j'ai fait, c'est ce que d'autres collègues ont fait. C'est surtout la Société Psychanalytique de Paris
(SPP) qui nous a accueillis et nous a aidés dans ce processus. Nous lui devons beaucoup et nous lui sommes très reconnaissants. Puisque vous me demandez de vous parler de mon itinéraire analytique, je peux vous dire que pendant plus de cinq ans, chaque troisième semaine du mois, je partais à Paris pour mon analyse à raison de deux séances par jour ! C'est une expérience extraordinaire ! Au début je partais pour l'analyse puis, par la suite, c'était pour l'analyse et la formation à la Société Psychanalytique de Paris (SPP). C'était énorme sur le plan de l'investissement affectif, temporel, énergétique et…pécuniaire ! J'avais des enfants, un mari… Ils m'ont beaucoup soutenue. Mon mari est médecin et universitaire lui aussi. Avant de prendre «LA» décision, il m'a fallu toute une année de réflexions, de doutes, d'hésitations: «Est-ce que je peux partir ?…Est-ce que c'est gérable avec les cours à l'université ?… Et surtout j'ai un mari, des enfants, comment les quitter une semaine par mois ?… Non je ne peux pas partir…et puis comment financer tout cela ?…». Il me semble que la permission face à toute cette culpabilité manifeste par moment, insidieuse à d'autres, m'a été donnée par mon fils ainé. Il avait quatorze ans. Il m'a dit un jour: «Mais maman, sentir que tu ne peux pas nous laisser une semaine par mois c'est considérer que tu as échoué notre éducation!» Je pense que c'est lui qui m'a donné mon « visa » pour oser faire le pas ultime l'année suivante. Toutes les mamans ressentent cette culpabilité souvent insurmontable quand elles travaillent, comme nous le répétait sans cesse Joyce McDougall. Elles la gèrent autant qu'elles le peuvent nous disait-elle. Ce sentiment de n'en faire jamais assez est terrible ! Dans l'après-coup, il me semble qu'on en fait toujours beaucoup trop, mais c'est plus facile à dire maintenant que mes enfants sont grands ! En fait, je ne partais pas vraiment une semaine. Je passais le week-end avec eux, je partais le lundi et je rentrai le samedi pour passer de nouveau le week-end avec eux aussi. De toute façon, j'ai toujours veillé à préserver jalousement mes dimanches, en refusant n'importe quel engagement professionnel ce jour-là. De plus, avant de partir, je faisais la cuisine et les courses pour la semaine. C'était ma manière à moi de supporter ma culpabilité. Je l'ai fait pendant plus de cinq ans. Pas seule. J'ai été beaucoup soutenue. Un homme, même s'il n'a pas le soutien de sa femme, peut accomplir ses projets ; mais une femme, si elle n'a pas le soutien d'un mari compréhensif et coopératif ainsi que celui de ses enfants qui ont appris à être autonomes autant affectivement que dans leur vie de tous les jours, elle ne peut pas faire grand-chose. Je dois beaucoup à mon mari et à mes enfants de m'avoir soutenue, de m'avoir aidée dans mon cheminement. En vous parlant, je prends conscience que ce cheminement je ne l'ai jamais tracé. J'ai cette impression étrange que quelque part, dans mon itinéraire à l'université, en psychanalyse, dans ma vie en général… les projets se sont succédés en s'enchainant spontanément, comme si c'était le cours naturel des choses. Dans l'après-coup, je trouve cela quand même un peu bizarre… Donc au même moment, plusieurs collègues ont fait la navette entre la France et le Liban et ont rejoint le noyau de psychanalystes qui étaient déjà regroupés au sein de la Société Libanaise de Psychanalyse (SLP). À cette époque, cette société était déterminée à rejoindre l'IPA et notre statut de membre de l'IPA, puisque nous étions affiliés à la Société Psychanalytique de Paris (SPP), contribuait à faciliter le processus. Mais petit à petit, l'indécision gagnait : des conflits, des crises, des traumatismes…comme dans toutes les sociétés de psychanalyse certes, mais dans ce cas-là, au bout de quelques années, les choses ont été dites clairement : nous ne sommes plus intéressés à rejoindre l'IPA. Ceci a déclenché en moi une prise de décision difficile, douloureuse mais irrévocable : la démission de la société. De même, plusieurs collègues ont démissionnés aussi. Nous étions donc plusieurs à quitter
la Société Libanaise de Psychanalyse (SLP) avec beaucoup de regrets, parce qu'on y compte jusqu‘à aujourd'hui de grands amis. Pour ma part, il me semble que dans de petits pays comme le nôtre, où tout le monde connaît tout le monde et où les analystes ont été sur les divans des uns des autres, on a besoin d'un tiers, ce que j'ai longuement développé dans le texte du lancement de notre association et qui existe sur notre site « aldep.org ». Nous avons donc à ce moment-là ressenti le besoin d'un tiers, et nous avons accompli un acte qui a été très structurant pour nous et pour la psychanalyse au Liban : faire appel à l'IPA, un tiers externe. Et donc en 2009, avec des collègues libanais, nous avons fondé l'Association Libanaise pour le Développement de la Psychanalyse (ALDeP) et un an plus tard, en 2010, nous avons été reconnus par l'IPA comme le premier study group dans un pays de langue arabe. Nous avons maintenant un sponsoring commitee dont les membres nous visitent deux fois l'année pour nous accompagner à faire la formation de nos candidats qui débute donc en Octobre 2013. C'est tout un itinéraire qui a commencé avec notre formation à la Société Psychanalytique de Paris (SPP) par laquelle nous avons eu notre affiliation à l'IPA, qui a cheminé jusqu‘à la fondation de l'Association Libanaise pour le Développement de la Psychanalyse (ALDeP) en 2009 où d'autres membres fondateurs ont été reconnus comme membres directes de l'IPA, pour aboutir enfin à la reconnaissance par l'IPA en 2010. Mais je peux vous dire que ça n'a pas été facile. Au prix de grands déchirements, de grandes souffrances… mais aussi avec de grandes satisfactions, comme tout ce que nous accomplissons et qui suppose ce va-et-vient constant entre le doute le plus douloureux et l'enthousiasme le plus exaltant ! Et voilà, nous sommes là, et nous continuons… Nous espérons que la situation en Syrie va se calmer puisque nous avons des personnes qui viennent pour des supervisions de Syrie. À ma connaissance, ce qui existe à Damas c'est une psychanalyse à tendance Lacanienne. Je sais qu'il y a un noyau de psychanalystes en Tunisie, au Maroc, en Algérie…mais ils ne sont pas affiliés à IPA. Donc le seul noyau de l'IPA dans un pays de langue arabe c'est notre association au Liban, l'ALDeP.
IPD: Et qui demande de la psychanalyse au Liban?
MTKB: Le Liban est un microcosme de ce qu'on voit partout, à Lisbonne ou ailleurs. Vous y trouvez la majorité des approches psychothérapeutiques. C'est-à-dire il y a la Gestalt, le MDR, les thérapies comportementales…. Beaucoup de mouvements analytiques sont représentés aussi. À part la Société Libanaise de Psychanalyse (SLP) qui est la société originaire et qui existe toujours, il y a d'autres sociétés, d'autres petits groupes. À Beyrouth il y a un peu de tout. C'est la reproduction de tous les clivages qu'on observe en Europe et aux États-Unis et c'est bien dommage ! Ceux qui viennent nous voir sont parfois de futurs candidats qui sont intéressés par la psychanalyse et qui veulent devenir analystes par la suite, mais il y a aussi des tout-venants, comme partout ailleurs : des personnes qui souffrent, qui veulent se connaitre davantage, qui veulent fréquenter leur inconscient, des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes… C'est une clientèle assez diversifiée. On annonce la mort de la psychanalyse régulièrement, mais c'est une résistance à l'inconscient ! Tant qu'il y aura des humains qui souffrent, qui sont en recherche… la psychanalyse continuera à exister. Ce qui fait peur c'est le setting, l'engagement, c'est-à-dire les trois séances par semaine, la régularité, le temps à consacrer… il y a quelque chose qui fait peur, dans un monde où on n'a plus le temps pour rien, où on est pressé et où on veut des résultats immédiats, rapides … mais c'est de résistance à l'inconscient qu'il s'agit !