Nous présentons les représentations freudiennes de la société et de la culture, celles de sa Vienne, mais aussi celles de l'Occident, de même que celles des sociétés primitives et historiques, enfin la société et la culture en soi. Elaborées à l'écart des conceptions sociologiques et anthropologiques contemporaines, Freud a développé une socio-anthropologie personnelle qui sera vivement critiquée par les sciences sociales. Par ailleurs, nous abordons la notion freudienne de Kulturarbeit, jamais définie et qui, pourtant, nous semble centrale dans son œuvre.
Freud a affirmé en maintes occasions, au fil de son œuvre, que la psychanalyse est un « pont », un « maillon », ou plutôt se promet de l‘être, et acquiert, ce faisant, une fonction de médiatrice entre les sciences médicales, la psychopathologie et les sciences de l'esprit, sciences de la culture. Son « essence » même consisterait en ce déploiement bidirectionnel. En effet, dès L'interprétation du rêve (1900)3, il soutient que les processus psychiques à l‘œuvre dans le travail de rêve sont aussi actifs dans les productions de symptômes que dans les créations sociales et culturelles. En conséquence, la psychanalyse ne peut se réduire à une psychopathologie, mais elle a également des choses à dire sur le fonctionnement psychique normal et, au-delà, sur les productions socioculturelles.
D'où la «double appartenance épistémologique» qu'évoque Paul-Laurent. Assoun4 (1993). Ce qui lui conférerait unelégitimité à son exercice dans le champ socioculturel.
Freud estime pouvoir admettre que les faits les plus généraux de la vie psychique inconsciente tels que la sexualité infantile, les conflits pulsionnels, les fantasmes, le complexe d'Œdipe, les refoulements et satisfactions substitutives, en particulier, découverts par la psychanalyse, sont partout présents, donc repérables également dans les « domaines les plus variés de l'activité d'esprit humaine » au sein desquels il évoque l'existence de « beaucoup d'analogies surprenantes ».5
C'est cette notion même d'« activité d'esprit humaine », celle des communautés et peuples –, dont les processus et formations inconscients présentent des analogies avec la vie psychique individuelle – qui autorise et légitime ce passage, effectué par Freud, de la psychologie individuelle à la psychologie des masses, dans une perspective, au demeurant, commune à celle de W. Wundt développée dans sa Völkerpsychologie (1912). Cependant leur traitement des analogies sera bien différent l'un de l'autre.
Ainsi, le champ de la symbolique, par ex.,
Artigo recebido em Fevereiro de 2014 e aceite para publicação em Março de 2014
Psychiatre, Psychanalyste (Société psychanalytique de Paris) et Anthropologue (Membre associé de l'American Anthropological Association); E-mail:
L'Interprétation du rêve (1900), OCF.P, IV, 1899-1900, PUF, 2004.
, Freud et les sciences sociales, Paris, Armand Colin, 1993.
«Court abrégé de psychanalyse » (1924), OCF.P, XVI, 1921-1923, Paris, PUF, 1991.
commun à tout individu, normal, rêveur et névrosé, et à toute culture, permet à Freud de positionner la psychanalyse, ses techniques d'investigation et ses concepts majeurs, dans une situation centrale et intermédiaire entre la psychopathologie et les sciences de la culture. A travers la symbolique, les liaisons sont établies entre les réalités humaines, individuelle et collective. Il en sera de même avec la religion, objet d'analogies avec les formations individuelles, névrotiques et psychotiques.
Ce faisant, Freud ne reconnaîtra pas les spécificités et singularités de cette réalité sociale et culturelle, tant dans ses modalités de fonctionnement que dans ses productions, qui la différencient radicalement de la réalité psychique individuelle. Il établira une confusion entre la nature de l'objet de sa psychologie des masses ou des peuples et celle des deux disciplines contemporaines de la psychanalyse, la sociologie et l'anthropologie.
En conséquence, sa méthodologie consistera principalement en un transfert brutal, directetmassif des notions et concepts issus de la psychologie individuelle, celle du rêve et des névroses, au champ de la psychologie des masses, donc, en fait, au vaste domaine englobant la société, la culture, la civilisation, la communauté et les masses. Ce qui lui sera reproché par l'ensemble des spécialistes des sciences sociales.
Toutefois, Freud est conscient des risques et difficultés de cette méthodologie, qu'il exprime, notamment, dans L'Homme Moïse (1939)6, de même qu'il estime inutile de concevoir l'existence d'un inconscient collectif pour ces masses ou peuples, eu égard au fait qu'il considère que « le contenu de l'inconscient est d'une façon générale collectif, bien-fonds universel des êtres humains »7.
Il nous semble que s'y associe l'affirmation selon laquelle la psychologie individuelle est « aussi, d'emblée, simultanément » une psychologie sociale en raison de l'importance accordée au rôle joué par Autrui, tout au long de la vie d'un sujet. Ces relations entretenues avec cet Autrui sont désignées comme étant des « phénomène sociaux » par Freud. D'où une confusion supplémentaire dans le langage freudien avec la terminologie des sociologues et anthropologues.
Evoquons également la nécessité pour Freud d'articuler assez régulièrement ontogenèse et phylogenèse, l'enfance de l'individu et la préhistoire des peuples ou du genre humain, pour explorer et rendre intelligible aussi bien la psyché individuelle que la psyché des masses.
Par ailleurs, il nous semble important de rappeler un des motifs d'intérêt de Freud pour ce champ des sciences de la culture: celui de lui apporter la suppression du caractère d'« étrangeté » des formations individuelles, celles des symptômes névrotiques ou des rêves, donc de confirmer la validité des acquis de la psychanalyse. Il ne peut donc envisager, à la différence de Jung, des apports mutuels tant sur le plan épistémologique, méthodologique que conceptuel.
Ce qui doit nous interroger sur son authentique intérêt pour la société et la culture. Et pourtant, il y a consacré de nombreux textes. C'est dire qu'il avait tout de même bien d'autres motifs d'intérêt, en particulier celui relatif au rôle majeur joué par la société et la culture ou autrement formulées dans sa métapsychologie, par la « réalité » et le « monde extérieur », dans la construction de l'appareil psychique différencié de tout homme déterminant son humanisation et conditionnant sa socialisation. Ce dont rend compte, en partie, suivant notre recherche personnelle, la notion de Kulturarbeit qu'il a introduite dès L'Interprétation du rêve. En fait, nous pensons qu'il a très vite perçu et compris les relations d'interdépendance et d'interpénétration entre les deux champs, individuel et collectif, psychique et socioculturel, sans pouvoir ni les formuler ni les conceptualiserainsi en raison du fait qu'il était animé par l'antagonisme individu / société, prédominant dans l'idéologie sociale et intellectuelle de son époque. Ce qui peut aussi nous aider à comprendre son passage et son transfert brut de concepts de la psychologie individuelle à la psychologie des masses.
En effet, est-il question de sa société, la société viennoise dans laquelle il a grandi, vécu et créé la psychanalyse? Quant à sa culture, nous pourrions distinguer, à l'instar de Didier Anzieu8 (1987), celle d'appartenance et celle de référence. Ainsi, il appartiendrait à la culture juive, celle de la moyenne bourgeoisie libérale viennoise, plus précisément du milieu scientifique et médical, et à la culture germanique. Tandis qu'il se réfère volontiers à la culture gréco-latine.
Cependant, il s'interroge, comme tout penseur de son époque, sur la société et la civilisation occidentales, vivant des périodes critiques génératrices de « malaise » et de changements. De même qu'il s'est intéressé aux sociétés historiques et « primitives » dans la perspective évolutionniste des anthropologues britanniques contemporains
L'Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), OCF.P, XX, 1937-1939, PUF, 2010.
L'Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), OCF.P, XX, 1937-1939, PUF, 2010, p. 211.
, Influence comparée de la langue et de la culture françaises et germaniques sur l'auto-analyse de Freud, Psychanalyse à l'Université, 12, Paris, 1987.
qui lui ont permis de construire un mythe relatant les conditions de la création de la culture humaine, la cultureen soi, avec ses institutions et son organisation sociale primordiales, en y instaurant le complexe d'Œdipe à ses fondements.
Aussi, lorsque Freud traite de la société, de la culture, de la civilisation, des masses, ou de la communauté, nous considérons qu'il est nécessaire d'envisager une interrelation entre ces différents registres: viennois et occidental contemporains, historique et primitif, enfin les catégories générales de société, culture et civilisation.
En premier lieu, la société et la culture se révèlent à nous, omniprésentes et omnipotentes, aussi bien dans la psychanalyse que dans son œuvre, en particulier à travers la « réalité » et le « monde extérieur », termes appartenant au langage métapsychologique, à partir desquels se différencie le moi du ça de tout individu et, corrélativement, s'opère la substitution du principe de réalité au principe de plaisir, considérée par Freud comme une « révolution psychique » qui conduit à la mutation du moi-plaisir en un moi-réel. Ces vocables désignent principalement la réalité sociale et culturelle et moins fréquemment la nature ou réalité matérielle. La société et la culture sont alors sources et lieux de la « nécessité réelle externe », de la « puissance du présent », de contraintes, d'exigences et de « refusement à la satisfaction », mais aussi de satisfaction pulsionnelle et d'actions, visant, en particulier, à des adaptations, modifications, voire à une maîtrise et à des satisfactions recherchées. Dès lors, elles imposeront à chacun l'accomplissement d'un travail psychique permanent, toute sa vie durant.
Par ailleurs, Freud nous présente, au fil de ses écrits, des conceptions personnelles et évolutives, à l‘écart des théorisations de ses contemporains, sociologues et anthropologues. Il s'agit d'une socio-anthropologie d'essence psychanalytique tant par ses fondements épistémologiques, sa méthode que par son langage conceptuel, qui méconnaît les spécificités des processus de fonctionnement et les productions singulières de cette autreréalité, tout aussi complexe que la réalité psychique, de nature systémique et symbolique, et traversée d'antagonismes multiples. En revanche, la pensée freudienne se découvre, par d'autres aspects, comme étant une œuvre de pensée historiquement et socioculturellement déterminée, qui témoigne de certaines représentations sociales et idéologiques prévalentes à son époque, mais également dans sa société viennoise vivant une crise grave. Indiquons, notamment, l'antagonisme radical entre individu et société de même que l'idéologie évolutionniste, dans ses versions, développementaliste (la société se développe comme un individu) et progressiste (l‘évolution est animée par le progrès soutenu par le triomphe de la raison, dogme dominant le XIXe siècle et approprié par les bourgeois libéraux de sa société).
Ainsi, nous avons repéré un cheminement évolutif de son discours inhérent à l'évolution même de la doctrine psychanalytique, qu'il s'agisse de la théorie des pulsions ou de l'appareil psychique, par ex.
C'est pourquoi, nous distinguerons deux périodes:
Celle de la première topique, avec quelques textes majeurs: Les Troisessais ; « La morale sexuelle « culturelle » et la nervosité moderne » , Totem et tabou (1912-1913).
Celle de la seconde topique, dominée par trois textes, mais auxquels nous ajouterons un quatrième, « Court abrégé de psychanalyse » : L'avenir d'une illusion (1927), Lemalaise dans la culture (1930) et L'homme Moïse et la religion monothéiste (1939).
Il y soutient assez tôt la thèse des fondementspulsionnels, libidinaux de la culture qu'il définira plus tard comme son « fonds animique ». Ce qui n'est pas très étonnant pour un psychanalyste ignorant les théorisations socio-anthropologiques! En effet, dès les Trois essais (1905), les productions culturelles relèvent de composantes sexuelles acquises, de forces de pulsions sexuelles déviées de leur but sexuel et dirigées vers de nouveaux buts, non sexuels, par le processus sublimatoire, tant individuel que collectif. Ce faisant, il affirme, d'une part, que ce processus participe à la constitution de la culture et, d'autre part, qu'il s'agit d'une production collective par la participation de chacun de ses membres. En conséquence, ces composantes pulsionnelles, sublimées ou inhibées quant au but voire refoulées, objets de renoncements et de remodelages, représentent le « fonds animique de la culture » qui doit nécessairement « retirer » à la sexualité de ses participants, pour ses propres besoins de consommation, un grand montant de l'énergie psychique. Cette approche économique, pulsionnelle, de la culture, est aussi particulièrement manifeste dans
« La morale sexuelle » de 1908. Si la culture est généralement édifiée sur la répression des pulsions, il est aussi question d'un don personnel de chacun d'une part de son propre capital pulsionnel, motions libidinales et hostiles, qui représentera donc la contribution de tout individu à la constitution de cette « commune propriété culturelle en biens matériels et idéels », en tant que véritable participant à la constitution de ladite culture qui est une œuvre collective et un bien commun. Cette notion même de « commune propriété culturelle » sera négligée lors de la seconde période. Par ailleurs, il souligne que la sexualité normale, par la répression et le déplacement des pulsions, ferait avancer la culture, à la différence des déviations perverses qui s'y opposent par incapacité de mobiliser ces composantes sexuelles. Au reste, Freud précise bien que la « valeur culturelle » d'une pulsion repose sur sa capacité de déplacement d'objet et de but.
Dans Totem et tabou, les institutions primordiales ont, par analogie avec les formations symptomatiques névrotiques, une origine pulsionnelle et « animale ». Elles relèvent de conflits pulsionnels, en l'espèce, de nature œdipienne, et constituent des solutions sociales de compromis au problème de la compensation de souhait. Réalisées collectivement, elles représentent des « biens de l'humanité ».
Mais surtout, sa méthode le conduit à ériger le complexe d'Œdipe, dans son versant paternel ambivalent, au fondement de la culture, puis en un opérateur de liaison entre les deux champs, individuel-intrapsychique et collectif, social et culturel, à partir d'un certain nombre de besoins, capacités et de processus de l'activité d'esprit humaine, mais également avec la prise en considération d'une analogie essentielle entre l'individu et la société, celle d'une psyché, là individuelle, ici de masse, au sein desquelles nous retrouvons inévitablement des processus similaires. Psychisme individuel et culture sont corrélatifs donc solidaires.
Enfin, l'introduction de la notion d'une « psyché de masse » assurant une continuité de la vie psychique entre les générations s'inscrit dans le prolongement de la notion de psyché collective de Wundt, comme une extension de la psyché individuelle. Elle présente des similarités avec celle de « conscience collective » introduite par Durkheim. Ainsi que nous l'avons déjà formulé, elle appartient à la culture et en représente une instance référant à l' « activité d'esprit humaine ». Elle n'est pas dans un rapport d'identité avec la psyché individuelle, comme l'ont bien montré les psychanalystes de groupe, contrairement à ce qu'avait imaginé Freud. En effet, ses processus et ses formations sont spécifiques même si quelques analogies existent entre ces deux réalités psychiques, individuelle et collective.
Son Court abrégé (1924) présente la culture comme domaine d'expression de l' « activité d'esprit humaine », supposant une activité projective de « mise en forme » extérieure d'un monde interne et comportant trois portions qui correspondent aux trois secteurs de sa représentation de la culture: le combat avec la réalité, la nature, déterminant une communauté de travail et d'intérêts des hommes liés libidinalement entre eux, et une vie sociale corrélative; les satisfactions substitutives des souhaits refoulés, parmi lesquelles figurent les mythes, la création littéraire et l'art; les grandes institutions qui permettent une maîtrise du complexe d'Œdipe et le passage de la libido de l'individu de ses liaisons infantiles aux liaisons sociales souhaitées.
Puis, avec L'avenir d'une illusion (1927) et Le malaise dans la culture (1930), Freud nous plonge dans une description élaborée et nous expose à quelques antagonismes structurels entre la culture ou société et ses membres, de même qu'aux paradoxes intrinsèques à la culture ou société elle-même.
Tout d'abord, il nous dépeint un tableau d'ensemble de la culture comportant, de nouveau, trois secteurs: les aspects matériels procédant de deux types d'activités, les une utiles, d'ordre vital, permettant l'acquisition et la fabrication de biens et référant à la « culture matérielle », les autres inutiles mais néanmoins nécessaires aux hommes parmi lesquelles la beauté, l'ordre et la propreté; les aspects idéels ou « biens animiques » intégrant les systèmes religieux, les spéculations philosophiques, les créations artistiques, de même que les formations d'idéal ou fonds d'idéaux culturels des hommes et le surmoi humain comme « fonds culturel psychologique »; enfin, ce qui ressortit aux modalités de réglementation des relations sociales assurée par l'éthique ou la morale, une des expressions du surmoi de la culture, nous précisera Freud dans Le Malaise, qui produit ses idéaux et élève ses exigences.
Quels sont ses principaux antagonismes et paradoxes qui sont source de conflits et d'ambivalence à son endroit?
Si le véritable fondement de l'existence
de la culture, qui se confond avec sa tâche principale, consiste en une communauté de travail et d'intérêts des hommes, associés entre eux par des identifications, des relations inhibées quant au but et des liens homosexuels sublimés, visant essentiellement à leur protection des dangers de la nature et à sa domination pour l'obtention de biens vitaux, elle est aussi source de souffrances multiples par la détermination d'une double contrainte au travail, tant psychique (sublimatoire, par ex.) que social, individuel et collectif, et par le renoncement pulsionnel exigé engendrant donc des sacrifices.
L'antagonisme individu / société-culture Mais elle est aussi menacée en son sein par une autre source de danger: elle doit se protéger de ses participants, individus humains dotés d'une « pulsionnalité d'origine animale », donc de pulsions dites antisociales, tant sexuelles que destructives, qui font d'eux des ennemis virtuels. Sans oublier leur narcissisme qui doit être endigué et être retourné en amour d'objet, d'où l'amour comme facteur de culture.
En définitive, Freud identifie deux sources d'hostilité des individus, vis-à-vis desquelles la culture doit se protéger:
Celle inhérente à la nature animale des hommes, constituée des pulsions « égoïstes », sexuelles et destructives, antisociales et anticulturelles, en quête de satisfactions, et confrontée aux privations instaurées par les interdits fondamentaux.
Celle déterminée par la contrainte au travail, individuel et collectif, et le renoncement pulsionnel exigé qui engendre des sacrifices psychiques chez ses participants, déterminant une position virtuellement hostile à la culture et à ses exigences.
Ses modalités de protection sont aussi multiples: elle doit dédommager ses participants des sacrifices pulsionnels qu'elle leur impose en leur offrant des « biens animiques » qui ont en effet cette finalité, selon Freud, tout comme les institutions, dispositifs et commandements.
Toutefois, la méthode estimée la plus déterminante et significative de protection de la culture contre la pulsion de destruction de ses participants, la plus dangereuse, serait l'instauration du surmoi ou conscience morale en chaque individu, devenant ainsi un « porteur de la culture » et l'advenue corrélative du sentiment de culpabilité. La culture, œuvre et au service de l'Eros, est solidaire de ce sentiment de culpabilité qui induit inévitablement une perte de bonheur. C'est la finalité même de la Kulturarbeit, aussi bien dans son champ individuel que collectif.
Il s'agira donc, pour chaque société de trouver des modalités d'équilibre entre ces deux ordres de revendications, individuel et collectif.
Parmi les autres antagonismes « socioculturels » que nous avons repérés, indiquons ceux:
Entre les femmes, en tant que représentant les intérêts de la famille et de la vie sexuelle, et la culture;
Entre la famille, de laquelle les adolescents doivent se détacher, aidés dans cette tâche par les rites de puberté institués par la société, et la culture
Entre les hommes et les femmes dans leur rapport à la culture et à la Kulturarbeit;
Entre travail culturel et sexualité, par l'entremise du travail nécessaire de sublimation pulsionnelle qui appauvrit le capital pulsionnel érotique, et ses dangers de démixtion pulsionnelle;
Entre les liens homosexuels sublimés et inhibés quant au but régnant au sein de la communauté de travail et d'intérêts des hommes, et l'hétérosexualité des liens conjugaux.
Entre sexualité, comme source autonome de plaisir, et mariage, comme lien procréateur entre un homme et une femme: la société imposerait à tous ses membres une vie sexuelle génitale d'une même nature fondée sur un choix d'objet hétérosexuel unique, excluant donc la multiplicité du choix, l'objet homosexuel et les perversions.
Mais Freud propose également une vision dynamique de la culture en tant que « procès », œuvre de l'Eros qui pousseà lier libidinalement les hommes entre eux pour former de grandes unités sociales, tout en étant soumis à l'Ananké, la nécessité réelle donc la réalité extérieure. Partant, Eros et Ananké sont les parents de la culture humaine. Ce procès se développe à l'échelle de l'humanité et semble analogue au développement individuel et aux processus organiques. En effet, devant affronter un obstacle majeur, la pulsion de destruction, il relèvera donc d'un combat animé par des mouvements nécessaires d'intrication-désintrication et de ré-intrication entre l'Eros et cette pulsion de destruction, correspondant ainsi au contenu essentiel de la vie.
Dans L'Homme Moïse, Freud nous rappelle que sont à l‘œuvre dans la vie psychique de l'individu, non seulement des contenus vécus par lui-même, mais aussi des contenus innés, « traces mnésiques liées à une expérience vécue par les générations antérieures » continuant à persister en tant qu‘éléments
d'origine phylogénétique et constituant un héritage archaïque. Cette notion d'héritage archaïque semble représenter pour Freud un opérateur de liaison aussi bien entre phylogenèse et ontogenèse qu'entre les psychologies individuelle et collective.
Par ailleurs, si les fondements de la culture, par la contrainte aux restrictions pulsionnelles notamment, conditionnent et favorisent l'irruption d'une névrose chez ses participants, et si l'analogie entre le développement culturel et celui de l'individu fondée notamment sur certains processus semblables présente une valeur, Freud s'autorise à inférer l'existence éventuelle de cultures et époques culturelles névrosées sous l'influence « des tendances de la culture ». Ainsi, la culture produit de la névrose individuelle, mais aussi de la névrose collective…
Elle traverse toute l'œuvre freudienne depuis L'interprétation durêve, même si elle n'est pas fréquemment nommée en tant que telle. Comme nous l'avons identifié, cette notion exprime l'existence de relations d'interdépendance et d'interpénétration entre les réalités socioculturelle et individuelle, psychique et corporelle. Et l'originalité de la pensée freudienne est de nous indiquer les modalités diverses d'inscription et de transmission individuelle, tant corporelle qu'intrapsychique, de la culture et du social, de même que de nous signifier que cette introjection du social et de laculture conditionne la constitution d'un appareil psychique différencié, donc l'hominisation psychique de tout individu qui permettra sa socialisation donc son incorporation sociale lui conférant le statut de « personne » ou de « sujet ». Ainsi, ces sujets participeront au travail collectif, de nature sociale, producteur, conservateur et reproducteur de leur société et de leur culture, leur « bien commun ».
Freud aura posé, avec des impertinences méthodologiques, quelques fondements d'une nécessaire approche psychanalytique de la société et de la culture, qui sera reprise et développée par d'autres auteurs suivant des perspectives variées. Citons, en particulier, Géza Roheim, Abram Kardiner et Georges Devereux. Nous poursuivrons cette exploration chez ces auteurs de même que chez des auteurs contemporains. Toutefois, il nous semble urgent, d'une part, d'élaborer une méthodologie psychanalytique heuristique, ce qu'ont initié les psychanalystes de groupes, d'autre part, de combiner, dans le cadre d'une collaboration pluri et interdisciplinaire, l'approche psychanalytique (individuelle et groupale) aux approches aussi bien historique que sociologique, anthropologique et linguistique, dans la perspective d'uneinvestigation véritablement pertinente et féconde de la complexité de cette réalité humaine.
ABSTRACT
We explore the representations of society and culture that Freud elaborated throughout his life's work, that of his own Vienna, the West, ‘primitive’ and historical peoples, but also the society and culture of human categories. Far from contemporary sociological and anthropological conceptions, they led to his construction of a personal socio-anthropology which was virulently criticised by the social sciences. Moreover, we present the Freudian notion of Kulturarbeit never really defined although central to his work.
KEY-WORDS: Freud, culture, society, Kulturarbeit, Oedipus