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Les étranges créations d'Edgar Poe (1) avaient attiré, dès leur parution, l'attention des littérateurs et du public. Je dis l'attention, non pas la sympathie. Malgré le goût ambiant d'alors pour les spectres et les châteaux branlants, pour Hoffmann (2) ou Anne Radcliffe (3), il y avait quelque chose, dans l'œuvre de Poe, qui, tout en le frappant, repoussait le public, surtout le public, encore si puritain, d'Amérique. Non pas que l'œuvre d'Edgar Poe contint rien de licencieux au sens sexuel habituel; comme devait le remarquer bientôt Baudelaire, il est peu d'œuvres qui soient aussi chastes en apparence que l'œuvre d'Edgar Poe (4); mais dans les Contes grotesques et arabesques éclatait un tel goût, une telle prédilection pour l'horrible, une telle force d'évocation de celui-ci, que les plus admiratifs eux-niêmes se sentaient, sinon repoussés, du moins inquiétés.
On reprochait à Poe de faire écho, en la forçant trop, à la note terrifiante de la littérature romantique allemande d'alors. Il répondait à juste titre que « cette terreur (la sienne) n'était pas de l'Allemagne, mais de l'âme (5) ». C'est d'ailleurs pourquoi, contrairement a l'horreur voulue de tant de productions d'alors, ou de depuis, elle trouvait et trouve encore le chemin de l'âme d'où elle était venue.
On sait, en particulier, le coup de foudre qu'éprouva Baudelaire, lorsqu'il découvrit Poe. Le grand poète français devait consacrer dix-sept ans à le traduire, à rendre en français le frisson nouveau (6) qui l'enthousiasmait, à recréer, pour ainsi dire, l'œuvre étrangement macabre du conteur américain en français (7). De mystérieuses affinités, Baudelaire eut dit des concordances, reliaient en effet, par delà l'Atlantique, le Français à l'Américain, malgré la différence extérieure de leurs modes de vie.
Mais Baudelaire ne devait pas être le seul à subir aussi compièlement