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Il y a quelque temps un bruit courut à Buenos Aires, que tous avaient à la bouche, et qui se transmettait par les domestiques, les chauffeurs de taxi et les coiffeurs avec une rapidité extrême. Il s'agit, donc, de ce qu'on pourrait appeler un « mythe moderne ». Nous empruntons cette expression au livre de Marie Bonaparte intitulé Mythes de guerre(2). L'auteur y décrit comment la situation psychologique collective créée par la seconde guerre mondiale a fait surgir des rumeurs persistantes rapidement diffusées par voie orale. L'analyse de leurs contenus latents montra qu'elles servaient à élaborer psychologiquement, sous une forme déguisée, des situations d'angoisse collective et les conflits sous-jacents, comme les faisaient les mythes dans le passé.
Le bruit dont nous allons parler et qui, comme nous le disions, se diffusa très rapidement (dans une seule semaine il m'en revint 9 versions, qui ne différaient que dans leurs détails) fut accepté comme véridique par des personnes qui étaient généralement capables d'un jugement critique. Gela prouve que le bruit correspond, quoique de façon très déguisée et élaborée, à une situation intérieure réprimée et à des angoisses infantiles qui persistent encore chez la plupart des gens.
La version la plus complète de l'étrange histoire qu'on racontait dans tout Buenos Aires, en juin 1949, est la suivante : Un jeune ménage prend une bonne, alors que la femme se trouve à la fin de sa grossesse. L'enfant naît. Quelques semaines plus tard, le mari et la femme sortent un soir pour aller au cinéma, et laissent l'enfant sous la surveillance de la bonne, qui jusque-là a mérité leur confiance. Au retour, la bonne les reçoit avec beaucoup de cérémonies, vêtue de la