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Marie Bonaparte était princesse de Grèce et de Danemark, mais plus encore grande dame du savoir et du cœur. Tout aspect du savoir humain éveillait en elle une curiosité passionnée; tout ce qui pouvait atteindre ou blesser le cœur des hommes trouvait un écho immédiat et généreux dans son propre cœur. Elle ne pouvait accepter l'injustice subie, ni pardonner l'injustice infligée.
Sauver Freud des rigueurs du régime nazi, à Vienne en 1938, fut certes pour elle un devoir impérieux: elle était consciente de tout ce qu'elle lui devait — de ce que tous, avec elle, nous lui devions. Mais ce fut moins le sens d'un indiscutable devoir qu'un mouvement spontané de sa nature qui la fit voler au secours de ce grand homme pris dans l'engrenage d'une monstrueuse injustice. C'est donc grâce à elle, aidée par Jones, que Freud, déjà si malade, quitta l'enfer nazi, et c'est elle encore qui veilla avec une attention filiale à son établissement en Angleterre, prouvant ainsi que la gratitude est naturelle aux êtres généreux.
Si la ténacité qu'elle mit à sauver Freud s'explique sans peine par la reconnaissance et l'admiration, que dire de tant d'autres cas où le sort cruel de quelque misérable éveillait en elle une compassion combattive qui la poussait à se jeter immédiatement dans cette lutte sans fin que quelques hommes mènent contre l'éternelle injustice du monde?
Nous nous habituons à l'injustice: elle nous endort, elle nous fascine, elle nous rend inertes comme quelque lent poison. Marie Bonaparte ne s'habituait pas, ne s'endormait pas, ne capitulait pas. Peu de gens voudront croire, par exemple, que le sort de Chessmann, condamné à mort aux États-Unis il y a quelques années pour viol, mené quinze fois ou plus jusqu'à la chaise électrique, pour en être de nouveau éloigné jusqu'à plus ample information, lui parût d'une telle cruauté que lorsqu'il fut question d'exécuter pour de bon cet homme