You do not currently have permission to view the full text for this document. Please sign in to an account with an active subscription or contact support.
Raconter des histoires?
Bien sûr, le romancier, l'analysant sont des conteurs. Et déjà, avec cet énoncé, se précisent deux idées qui sont mêlées dans l'entretien qui précède, que nous avons transcrit dans sa forme sauvage. D'une part, le roman et l'analyse ont une origine historique commune et ont des circuits communicants, l'analyse prenant la place du roman, et le roman récupérant la tradition analytique, et d'autre part la cure produit des effets d'écriture, sur l'analysant et sur l'analyste. Car, si l'analysant est en position de raconter des histoires, ce n'est pas lui qui peut les écrire: c'est l'analyste. De ce point de vue, le témoignage de Bernard Pingaud tendrait à montrer comment le roman — son roman, écrit dans un contexte biographique analytique — peut tenter de «boucher les trous» de la cure, dont la continuité dans le temps se combine avec une radicale discontinuité dans les énoncés qui y sont produits: comme si écrire un roman analytique complétait le morcellement du discours de l'analysant et compensait la frustration d'une histoire racontée à un auditoire indifférent. Continuité et dispersion: deux effets d'écriture, deux modalités de langage, parole, écriture, histoire et texte.
Du côté de la continuité: le conteur — romancier ou conteur de village — et l'analysant racontent. Ce récit est toujours rythmé: par les chapitres, par les épisodes des gestes mythiques, par les séances. C'est dire que la continuité s'établit moins par une linéarité ininterrompue que par un rythme régulier: là est la structure de récit qui traverse la cure, si même le langage qui s'y énonce est apparemment toujours dispersé, aux antipodes de l'idée qu'on peut se faire du conte, de la fable, du mythe, du roman. Dans le cas du conteur, comme dans le cas de l'analysant, il existe des césures efficaces: face à un public qui risque de sommeiller, le conteur, dans certaines régions de France (ainsi, la Brière), dit «cric» et le public répond «crac», «ce qui est une manière à la fo