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Entre le roman et l'analyse, il y aurait donc un perpétuel échange de rôles: le roman se déguise en analyse, l'analyse produit du roman. D'où vient cette complicité? Peut-on se contenter de l'expliquer par une commune référence à la famille? Je voudrais, après coup, proposer une autre hypothèse.
Depuis plus de trois siècles que l'on écrit des romans, on s'interroge aussi sur la nécessité d'en écrire. L' «ère du soupçon» dont parle Nathalie Sarraute a commencé très tôt: dès cette époque où les romanciers galants ou héroïques se voyaient reprocher par des théoriciens sourcilleux la frivolité d'un genre dont le péché mortel était de n'obéir à aucune règle. Tout se passe comme si le roman n'avait jamais pu se laver tout à fait de ce soupçon. Thibaudet observait jadis que la plupart des grands romans sont construits «contre le romanesque». Or qu'est-ce que le romanesque, sinon cette qualité particulière que revêt toute histoire écrite et qui fait qu'elle ressemble davantage à nos rêves qu'à la réalité? Le roman est toujours un jeu subtil entre le même et l'autre. Il faut qu'il soit assez «autre» pour rendre supportable la plate représentation du «même». Mais il faut également qu'il soit assez «même» pour rendre l' «autre» crédible. Ce double jeu constant ne peut s'avouer comme tel: ce serait avouer du même coup qu'on ne lit des romans que pour se distraire, s'évader, et que le roman n'est rien d'autre, comme l'écrivait l'évêque Huet, qu' «un divertissement pour d'honnêtes paresseux». Force est donc de trouver à l'entreprise romanesque des justifications extérieures qui en camoufleront le véritable caractère.
On dira, par exemple — c'était l'alibi des romanciers du XVIIe siècle — que raconter est la meilleure façon d'instruire. Le roman se justifiera par son exemplarité. Pari difficile: car si le romancier s'approche trop près de la vie réelle, si ses histoires ressemblent trop à l'Histoire, c'est-à-dire s'il prétend montrer les hommes tels qu'ils sont, il risque de rendre