You do not currently have permission to view the full text for this document. Please sign in to an account with an active subscription or contact support.
Le trapéziste n'aimait que son trapèze. Il ne vivait que pour son trapèze, que sur son trapèze. Il avait consenti, dans les commencements, à descendre, de temps à autre, des cintres. Puis, poussé par l'ambition de se perfectionner d'abord, par une habitude devenue tyrannique ensuite, avait organisé sa vie de sorte qu'il pût rester nuit et jour sur son trapèze. On s'ingénia à lui faciliter cette vie aérienne et, par divers moyens, à pourvoir à tous ses besoins sans qu'il eût à en descendre.
A ces hauteurs, bien entendu, il n'y avait rien de malsain. Quand le temps se réchauffait, on ouvrait toutes les fenêtres de la coupole. Il faisait presque beau. Evidemment, les relations humaines étaient plutôt réduites. De loin en loin, un collègue montait à la corde lisse et lui faisait la conversation. Des couvreurs qui réparaient le toit, ou un pompier qui vérifiait l'éclairage de secours, lui lançaient un mot respectueux, mais difficile à comprendre. Le trapéziste eût été heureux sans les déplacements inévitables de ville en ville, qui lui pesaient beaucoup. Son imprésario faisait tout pour abréger ses souffrances: on roulait de nuit, dans des voitures de course, à toute allure dans les rues désertes. Dans les trains, un compartiment tout entier lui était réservé. Il cherchait à y vivre un peu comme sur son trapèze et couchait dans le filet. Un jour cependant, comme le trapéziste rêvait dans son filet, l'imprésario s'entendit appeler doucement. Le trapéziste dit, se mordant les lèvres, que désormais, pour ses acrobaties, il lui fallait non plus un seul trapèze, mais deux trapèzes placés l'un en face de l'autre qu'il aurait ainsi constamment sous la main; que cette demande ne souffrait aucun retard et que, de ce moment, il ne travaillerait jamais jamais, à aucun prix, sur un trapèze solitaire. Soudain, le trapéziste fondit en larmes. L'imprésario monta sur la banquette, le caressa, pressa son visage contre celui de l'acrobate. Tous deux pleuraient ensemble. Après bien des que