You do not currently have permission to view the full text for this document. Please sign in to an account with an active subscription or contact support.
En exergue à L'interprétation des rêves (1900), son œuvre maîtresse, Freud a placé ce vers tiré de l'Enéide de Virgile et que l'on peut traduire ainsi : « Si je ne peux fléchir les dieux, je soulèverai les puissances de l'enfer. » Comme rien ne saurait échapper au strict déterminisme qui commande notre vie psychique, il peut être intéressant de s'interroger sur les raisons conscientes et inconscientes qui ont poussé Freud à choisir cette épigraphe. Ce qu'a fait un professeur de l'Université de Princeton, C. E. Schorske, dans une étude remarquable de la revue : Annales (1).
Dans l'Enéide, cette phrase est prononcée par Junon, qui défend la sémitique Didon contre Enée, fondateur de Rome. N'étant pas parvenue à convaincre Jupiter de laisser Enée épouser Didon (c'est-à-dire : à fléchir les dieux), Junon fait appel à une furie de l'enfer pour déchaîner les passions du sexe dans le camp des alliés d'Enée. Cette furie est Allecto ; le portrait effrayant qu'en trace Virgile est celui d'une espèce de Gorgone, une femme phallique « grouillante de serpents noirs et tordus ».
Freud n'est pas le premier à utiliser cette menace faite à Jupiter de déchaîner l'enfer comme épigraphe à un livre ayant des implications subversives. En janvier 1927, il confie à W. Achelis qu'il n'a pas tiré cette citation directement de l'Enéide, mais qu'il l'a empruntée à F. Lassalle, le grand leader socialiste, l'infatigable révolutionnaire. Les dieux, pour Lassalle, ce sont bien sûr ceux qui règnent sur la société, et les puissances de l'enfer les masses prolétaires. Quand Freud reprend la métaphore, il les met tous deux dans l'âme de l'individu ; chez lui, c'est le Moi qui règne, les pulsions inconscientes qui veulent s'affirmer.
Lassalle, dans le brillant pamphlet qui porte pour épigraphe cette phrase de l'Enéide (il s'agit de La guerre d'Italie et la tâche de la Prusse, 1859) tentait de persuader le gouvernement prussien de mener une guerre d'unification nationale contre l'Empire des Habsbourg. Mais