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Rien, apparemment, ne devait conduire Rose à demander une analyse: moderne amazone de 35 ans, elle présente aux yeux de tous une réussite personnelle et professionnelle apparemment exceptionnelle, du moins si l'on s'en tient aux critères du temps: belle, intelligente, indépendante, de l'argent, des talents, un métier prestigieux — elle est anesthésiste —, Rose est mariée depuis dix ans mais n'a pas eu d'enfants: « Par choix personnel », a-t-elle précisé. Quelque chose, cependant, la tracasse et depuis peu: elle ne peut s'empêcher de vérifier, et c'est pour elle, dit-elle encore en riant, un jeu d'enfant, le pouvoir qu'elle a de séduire, dans une consommation inlassable, et pour tout dire toxicomaniaque, d'amants qu'elle ne garde jamais longtemps; le moment de la conquête est tout d'exaltation et de triomphe; vient alors la dépression, le dégoût de soi, la rupture. Puis une période de calme, d' « anesthésie des sentiments » précise-t-elle en souriant, jusqu'à ce que « ça recommence ».
Elle m'a encore parlé de ses parents: « Mon père était un homme brillant mais lointain, tout à ses affaires; lorsque je le voyais, je sentais bien qu'il ne me supportait pas, que je le décevais, que ma féminité le contrariait; il n'aimait que mon frère; maman était effacée, déprimée, mais avec elle, j'ai toujours pu parler, elle était ma confidente ». L'analyse a mis en évidence dans les premières années un fonctionnement mental typiquement névrotique, et Rose se présentait comme une patiente hystérique. Nous aurions pu être l'un et l'autre satisfaits de notre travail — sentiment dangereux, parfois, dans le métier qui est le nôtre —, si un quelconque changement était intervenu dans la vie de Rose; certes elle avait élaboré, dans leurs complexités, sa problèmatique