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Une femme traverse la rue pour m'appeler au chevet de son mari agonisant: j'ai la mort dans l'âme. Un enfant dont j'ai la charge au dispensaire disparaît tragiquement pendant les vacances: j'ai la mort dans l'âme. Un collègue psychanalyste se tue accidentellement dans la force de l'âge: j'ai la mort dans l'âme. « Il n'est aucune douce consolation en la perte de nos amis, écrit Montaigne, que celle que nous apporte cette science de n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avec eux une parfaite et entière communication. » J'ai bien connu ou pas ces êtres, ils étaient ou non de mes amis. Je convoque le dernier mot qui serait venu clore notre relation, en scander la fin dans la tendresse. Illusoire ponctuation! Science dérisoire! Tout idéal sombre dans ce fulgurant sommeil indécidé qui les a submergés, sous cette rive lente au calcaire de nuit qui les a engloutis.
J'ai la mort dans l'âme, mais je ne suis pas mort. Tout espoir est vain, pourtant j'écris, ma pensée coule entre mes doigts par cette encre vigilante qui illumine ma déception. Je suis atteint dans mon voisinage, dans mon métier, dans ma société scientifique, mais face à cet inéluctable je demeure inéluctablement en vie. « Est-ce qu'on est déjà mort quand on n'est pas encore né? », demande un enfant à Melanie Klein? N'est-on pas toujours né quand l'autre est déjà mort? Je vais, je viens dans cette insondable douleur, je respire, je parle, j'écris que je vais, que je viens, que je parle cette douleur dont le scandale ne m'empêche pas de respirer et peut-être me délecte secrètement. La raison chancelle au fond de mon être. J'ai la mort dans l'âme, mais je sais que cette mort que j'évoque n'est pas mienne parce qu'elle n'a plus d'âme.