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Elles viennent parfois difficilement, parfois complaisamment, souvent ponctuellement. Elles viennent parler un peu de leur vie, surtout des événements qui jalonnent le temps entre deux séances. Elles parlent de ceux qui les entourent ou de ceux qui ne sont pas là — brillants du halo de leur absence —, elles parlent rarement d'elles-mêmes sans détour, sans déplacement, directement. Elles ont entre 16 et 20 ans et parfois d'immenses difficultés à vivre.
Elles me montrent leurs plaies ouvertes, leurs revendications perdues, étouffées, violentes. Elles évoquent un monde dur, logiquement cruel, irrémédiablement fixé dans une injustice dont elles se plaignent sans révolte. Elles décrivent crûment une réalité dont elles se déclarent les victimes sans appel, fortes de leur dénonciation, de cette découverte nouvelle d'une déchirure inéluctable, trahissant les illusions de l'enfance, miroirs dérisoires d'une impuissance désormais reconnue, reflets éphémères de croyances perdues. Elles tournent résolument le dos à ce passé si proche, déjà désavoué, et refusent d'annoncer l'avenir dans l'inscription de désirs.
Elles sont pétrifiées de réalisme pour avoir brutalement renoncé à leurs rêves dont elles dénient l'existence pour ce qu'ils pourraient dévoiler de leurs déceptions, pour l'écart qu'ils désigneraient, le défaut qu'ils ne manqueraient pas de faire saillir. Leur monde interne, lui, ne se reconnaît pas toujours d'espace propre. La scène intérieure, celle du « théâtre privé », reste en apparence fermée, cachant les rêves qu'elle recèle, les désirs qui s'y tapissent, les blessures qu'elle abrite. L'accès en demeure pourtant possible dès lors qu'on s'attache à suivre un fil associatif même ténu, qui se dérobe en se montrant au détour d'une banalité, d'un fait presque trivial, ou encore dans les méandres d'événements quotidiens