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Qui est Jeanne Dielman, située ici avec la sécheresse d'une indication postale, et comment trouver en elle, au-delà d'elle, le thème de la jouissance, si difficilement cernable par ailleurs?
L'héroïne de ce film n'est en rien une de ces figures représentant l'archétype de la souffrance humaine, ou de la passion irrépressible. C'est une ménagère, une mère au foyer, une de celles que l'on côtoie tous les jours sans les voir, dans la rue ou chez l'épicier. Elle n'a rien à voir avec le devant de la scène, elle est nous, en nous, elle est notre mère, portée sur le devant de cette scène qui est l'écran, étrangement présente et si étrangement représentée dans ses gestes quotidiens mille fois répétés, qu'on la regarde avec fascination, pendant les trois heures dix-huit minutes de projection de ce film-poème dont on ne peut plus se déprendre et qui continue à vivre en nous des années plus tard, de plus en plus riche, de plus en plus chargé de sens, d'autant plus peut-être que le film est devenu invisible aujourd'hui, et que le filtrage de la mémoire ne donnera qu'un décryptage clinique — une reconstruction — encore plus subjective.
C'est une femme comme des milliers d'autres, insérée dans cette seule pratique sociale (ou plutôt asociale) qui est la famille, dans ce lieu clos qui est l'appartement familial.
Elle a quarante-cinq ans, elle est veuve depuis dix ans et vit seule avec son fils de seize ans, dans cet appartement sans âge, qui fut sans doute à la mode dans les années trente, bourgeois, solide avec ses briques rouges, son stuc, et ses hautes pièces,