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Je suis peut-être le plus mal placé pour écrire ce froid exercice de style qui se nomme «nécrologie» en l'honneur de celui qui fut pendant près de trente ans plus qu'un ami pour moi. Notre écart d'âge l'avait placé, dès que nous avons commencé à mieux nous connaître, en position de frère aîné affectueux, un peu paternel, ce qui venait sans doute combler certains manques chez l'un et l'autre. Les différences de nos deux civilisations et nos enfances sans commune mesure ne pouvaient que nous renvoyer, en miroir, à quelque complémentarité dans des régions mal connues des adultes policés que nous étions devenus, chacun à notre manière.
Mais, pour préserver cette relation étrange et fidèle, résistant à l'usure du temps et aux heurts d'un milieu professionnel qui se repaît trop souvent de conflits, je n'ai voulu savoir que fort peu de chose concernant sa vie. Il était discret, secret même, et une sorte de convention tacite nous faisait ne pas nous interroger et ne pas nous laisser entraîner sur le terrain de confidences précises ou trop intimes.
Il a fallu que je lui demande sa carte d'identité afin d'établir en 1985 les papiers officiels de fondation de l'Association internationale d'Histoire de la Psychanalyse — car il fut l'un de ses cinq membres fondateurs — pour lire qu'il se nommait «Salem Sasson Shemtob, dit Shentoub» (c'est d'ailleurs sous ce nom que Georges Canguilhem se souvenait de lui), et qu'il était né le 15 juin 1917 à Bagdad. Je m'étais jusqu'alors contenté de son récit: on ne savait pas exactement sa date de naissance, un jour il avait fallu lui en déterminer une. Son père était un riche propriétaire de caravanes qui assuraient, à l'aide de 750 chameaux, les liaisons commerciales entre Bagdad et Téhéran. C'est d'ailleurs dans cette dernière ville qu'il était mort et enterré, alors que Salem avait sept ans. Après cette perte, une période de graves difficultés financières avait succédé aux splendeurs. Huitième des dix enfants de la famille, Salem s'était vu,