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« C'est quand même terrible, que ce qui m'est arrivé pendant ces dix minutes ait suffi à me changer ainsi, à gâcher ma vie depuis lors. Je voudrais être débarrassé de ce passé grâce à l'analyse, l'oublier, être heureux, ne plus penser qu'au présent et à l'avenir. »
Je remarque un jour, alors que Philippe vient de terminer un récit de ses plus récents déboires, et entonne ensuite un couplet bien connu de moi, le statut grammatical qu'il donne aux pronoms qui l'y représentent. N'y a-t-il pas là une sorte de condensé de sa problématique? Ce serait à désespérer s'il n'en était vraiment réduit qu'au complément d'objet; c'est, bien sûr, grâce à l'alliance thérapeutique nouée avec le sujet qui se manifeste grammaticalement au début de sa seconde phrase qu'il est possible d'espérer qu'advienne le changement.
Philippe, qui a aujourd'hui environ trente ans, avait été violé à l'âge de six ans par Roger, un adolescent de sa petite ville, auquel il avait demandé un soir de l'emmener faire un tour en vélo. Ensuite Roger le ramena chez lui, en le menaçant de mort s'il parlait de ce qui était arrivé. Mais de toute façon Roger était un voyou notoire; Philippe dit qu'il ne l'ignorait pas et que cela lui rendit encore plus impossible de se plaindre à quiconque.
Avant de le quitter, Roger lui avait montré un billet de banque qu'il avait fait semblant de cacher dans un vieux paquet de cigarettes, avant de lui remettre le tout. Quand plus tard il l'ouvrit, le paquet de cigarettes était vide.
A peu près à la même époque, sa mère tomba malade et son père le plaça en internat pendant quelques semaines, malgré ses pleurs et supplications. D'ailleurs, au début de son analyse, il ne parlait de son père que comme d'un homme violent, qui un jour avait même fait saigner sa mère à la bouche en la frappant,