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Monique Gibeault: Je poserai une première question: face au pessimisme ambiant, à l'état actuel du monde, est-ce que l'on peut encore croire, en 1993, à un progrès quelconque, tel que l'évoquait S. Freud dans Malaise dans la civilisation et peut-on encore être psychanalyste en croyant à ce progrès?
René Diatkine: C'est la question que nous nous étions posée en organisant le Colloque de Deauville 1992. C'est une question qu'on ne peut éviter de se poser. Après un après-midi d'analyse pendant laquelle on a l'impression d'avoir fait un bon travail d'analyste, on sort de son bureau, on ouvre le journal ou on écoute les nouvelles et l'on est plongé dans un monde de désastres et de signes inquiétants, sans que l'on puisse imaginer un avenir meilleur. A ce moment, inévitablement, on a le sentiment d'avoir fait un travail en petit format, comme un miniaturiste qui aurait fixé une image intimiste au milieu d'une grande tourmente. L'impression de fin du mondé, celle qu'on a en visitant le site d'Hiroshima ou de Nagasaki, ou en repensant à la solution finale — pourrait rendre dérisoire le drame de chacun d'entre nous. Et pourtant, je ne pense vraiment pas comme cela. J'ai au contraire la conviction qu'il faut plus que jamais continuer ce que nous faisons, parce qu'en donnant sens à la vie d'une personne on impose, du dedans, un sens aux événements. Cette conviction n'est pas fortuite. J'ai vécu dans ma vie de grands désastres, politiques et relationnels. J'ai souvent été entouré de personnes qui n'étaient pas gênées par ce qui se passait, et le sentiment de solitude sur fond de guerre perdue et de persécution n'est pas étranger à l'impression de fin du monde. J'ai rencontré aussi certains qui ont su rester humains, et c'était une source de joie. Nous avons même beaucoup ri. Et puis la situation s'est retournée. Bien que les morts soient morts par millions, de grands espoirs ont paru moins chimériques. Cela n'a pas duré. Le vide de sens et la folie meurtrière ont reparu. L'illus