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« J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre le récit de mon voyage à W. Je m'y résous aujourd'hui, poussé par une nécessité impérieuse, persuadé que les événements dont j'ai été le témoin doivent être révélés et mis en lumière. Je ne me suis pas dissimulé les scrupules - j'allais dire, je ne sais pourquoi, les prétextes - qui semblaient s'opposer à une publication. Longtemps j'ai voulu garder le secret sur ce que j'avais vu ; il ne m'appartenait pas de divulguer quoi que ce soit sur la mission que l'on m'avait confiée, d'abord parce que, peut-être, cette mission ne fut pas accomplie - mais qui aurait pu la mener à bien ? - ensuite parce que celui qui me la confia a, lui aussi, disparu.
C'est avec une relative fréquence qu'est actuellement évoquée, dans un article de psychanalyste, l'histoire d'un ou d'une descendante de déportés. L'accent est alors souvent mis sur le silence, sur la « non-transmission » qui a suivi le retour du ou des parents ayant survécu au camp d'extermination. Ne pourrait-on penser qu'il s'agit, plutôt que d'une « non-transmission », d'une transmission particulièrement lourde et particulièrement présente, qui ne signifie pas tant une absence, que l'omniprésence d'une zone d'opacité intouchable, inabordable du fait de l'inaccessibilité et de l'indicible d'une transmission de l'horreur, pour certains déportés euxmêmes, mais plus encore pour leurs proches. Ils tenteraient ainsi de les mettre à distance, de les protéger de leurs souvenirs trop intensément traumatiques.
Mais ce cas de figure n'est pas le seul qui soit rencontré. Un certain nombre de descendants de survivants ont connu très précocement des récits de ces temps de terreur, et vécu dans un contexte de témoignages et de commémorations, là encore, omniprésents. L'absence de communication - et non de transmission -, comme son excès, ont en fait eu les mêmes effets traumatisants1.