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La première interrogation que l'on peut formuler est celle-ci: pourquoi le travail de recueil de témoignages, ce « travail de mémoire » n'est-il apparu que de façon récente ?
Il y a plusieurs explications possibles à l'absence de recueil de témoignages dans l'immédiat après guerre.
Certains survivants m'ont raconté avoir ressenti une sorte de gêne à être vivants: sur les quais des gares, les familles attendaient en vain ceux qui ne revenaient pas. Et puis quand ils commençaient à raconter, souvent même les plus proches ne les écoutaient pas, changeaient de sujet de conversation. Quand ils étaient entendus, on ne comprenait pas, devant le récit effroyable des horreurs, qu'eux aient pu s'en sortir. Pourquoi ? comment ? grâce à qui ou à quoi ? L'indécence des questions devait certainement être aussi perçue par ceux qui les posaient.
Et les humiliations subies au-delà de ce qui est imaginable, pouvaient-elles être exprimées, pouvaient-elles être entendues? Les blessures étaient à vif, la charge émotionnelle trop intense.
Une sorte de consensus dans l'évitement s'est ainsi établie entre ceux qui n'étaient pas prêts à écouter et ceux qui n'étaient pas prêts à parler.