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« Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour ressusciter Carthage. »
« Où as-tu trouvé toutes ces histoires, Ludovico ? »
Dans un travail précédent j'ai tenté de poser la question des dangers du dire et du témoignage écrit pour les survivants de catastrophes, en étudiant la force dévastatrice du retour des affects chez deux survivants de la Shoah, une orpheline devenue philosophe (Sarah Kofman) et un déporté devenu écrivain (Primo Levi). Tous deux ont témoigné. Tous deux sont morts peu après, Sarah Kofman en se suicidant, Primo Levi dans un accident qui ressemble fort à un suicide. Je me suis alors demandé si, dans ces deux cas, le témoignage n'avait pas contribué au suicide, s'il existait un lien causal entre un dire et une mort. Il me semblait que ce lien était d'autant plus fort que le survivant tentait de faire l'économie d'un détour. En d'autres termes, le récit était mortifère lorsqu'il abordait l'expérience horrible frontalement et sans le bénéfice d'une médiation. Par contre, il devenait possible de raconter une telle expérience avec un certain degré d'impunité dès lors que le survivant se montrait capable de la rapporter de façon distanciée, de l'évoquer indirectement, de la reconstruire de façon oblique, de faire appel aux mots des autres, les mots de