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Je n'aborderai pas frontalement cette question, posée dans les termes des média populaires. La réponse que j'en donnerai découle de mon expérience : j'ai expertisé une dizaine de tueurs en série. Le premier d'entre eux fut Julien, âgé d'une vingtaine d'années. Il avait tué trois personnes dans des contextes et selon des modalités peu superposables. Son premier meurtre, celui d'une femme domiciliée à quelques pâtés de maison de sa propre mère, avait débuté comme un banal cambriolage, pour finir dans l'horreur. Le deuxième visait un homme estimé de lui, annonçant le troisième marqué par une impulsivité majeure.
Ma rencontre avec Julien fut traumatique. J'en étais sorti détruit. J'avais eu l'impression de parler avec le diable en personne. Cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais pu observer et ressentir jusque-là. Pourtant, comme tous ceux qui acceptent de pratiquer l'expertise pénale, j'avais été confronté à mon lot d'horreurs et d'atrocités : lorsqu'un père tue sa fille dans une efflorescence délirante paroxystique à thématique démonopathique, pour annihiler le démon qui l'a remplacée, ou lorsqu'une infirmière dépèce sa malade parce que son corps est parasité par le mal, au moins le clinicien retrouve-t-il la marque sémiologique et psychopathologique du paroxysme délirant et de ce sursaut de survie au bord du gouffre qui caractérise ces actes commis dans l'urgence d'une défense vitale. Apparemment, il n'y avait rien de tel chez Julien. Ce qu'il m'a transmis jusqu'à la nausée, au bord du malaise physique, c'est son calme, sa tranquillité, sa froideur et sa délectation face à mon désarroi.