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« Mon plus lointain souvenir est la peur. Le regard de ma mère ne regarde jamais, il fixe un théâtre ignoré dont le spectacle la tourmente sans répit. » Vincent poursuit : « Ma mère prétendait que je ressemblais à un tableau du Carpaccio, Jeune chevalier dans un paysage. C'est le portrait en pied d'un homme en armure, entouré d'oiseaux, d'arbres, de figures allégoriques, grenade rouge et lys bleu. En bas du tableau on peut lire la devise malo mori quam foedari, plutôt la mort que le déshonneur, à côté d'une hermine blanche. » Dans L'inquiétante étrangeté, Freud écrit1 : « Car le double était à l'origine une assurance contre la disparition du moi, un “démenti énergique à la puissance de mort” (O. Rank), et il est probable que l'âme “immortelle” a été le premier double du corps. »
Vincent est habité par une angoisse de mort. Elle est le filigrane de sa vie, entraîne fuites, abandons, entraves à sa création. Me parlant du tableau du Carpaccio à la place de lui-même, il use de l'amour de l'art comme défense. Et il a choisi (avec sa mère) un double enfermé dans une armure de la tête aux pieds, comme pour élever un rempart plus solide contre l'effroi de l'anéantissement, trace palpable du narcissisme primaire. La fascination esthétique pour un double figuré par l'art renvoie à la défense originelle. Dans une de ses ultimes Nouvelles2, J. L. Borges discute dans une chambre d'hôtel avec son double et finit par comprendre qu'il est mort. Préservé par son armure, Vincent craint évidemment d'être touché. Il reste à distance de l'interlocuteur, salue parfois sans serrer la main. Le commerce charnel avec les femmes ne se conçoit qu'après de longs travaux d'approche. « Il s'agit de s'apprivoiser »,