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Elle a 30 ans et sa vie terne et morose ressemble à une longue plaine sans horizon. La mort de sa mère, quelques mois plus tôt, ne l'a pas libérée d'une enfance feutrée, sage, bornée d'un côté par une surprotection apeurée contre le monde et de l'autre par une immense solitude : sa langue infantile n'a jamais été entendue ou comprise par ses parents, trop occupés d'eux-mêmes et de leur couple pour pouvoir se pencher vers elle.
L'écriture est son seul espoir. Elle s'y livre avec passion et l'attente la berce : un jour, elle sera publiée, lue, reconnue. Sa tension et son excitation lui font anticiper une jouissance extrême grâce à la foule de partenaires anonymes qui l'accueilleront enfin et lui accorderont la place qu'elle n'a jamais obtenue. « Écrire est le moyen de me faire entendre. De rappeler aux autres que je suis là. Et quand j'ai disposé mes personnages, pillé mes réserves d'images, et que j'ai dépouillé les uns et les autres de toute la tristesse que je peux ressentir, alors il m'est possible de brancher le courant qui me permet, quand je m'y mets, d'écrire si facilement et de faire rire les gens. (…) Si j'étais davantage aidée par mon aspect extérieur et ma manière d'être, je communiquerais le message personnellement. Je dirais : “Et moi ?… Et moi ?” »1
Un jour, le décor change, comme au hasard d'une rencontre. Frances est adoptée par un jeune couple, brillant et joyeux, sans inhibition ni contraintes, séducteur, provoquant, fantaisiste… « La première fois que j'ai vu Nick et Alix ensemble, j'ai eu l'impression d'assister au triomphe des théories du XIXe siècle sur la sélection naturelle (…). Leur présence physique, on pourrait presque dire leur gloire physique, était tellement suffocante que je me suis immédiatement sentie faible et pâle, pas décadente, mais sous-alimentée, privée des forces les plus puissantes de la vie, condamnée aux pièces sombres,