You do not currently have permission to view the full text for this document. Please sign in to an account with an active subscription or contact support.
« C'est beau le paysage qu'on voit à travers la fenêtre. » Telle fut la phrase prononcée par cette jeune femme de 32 ans dès l'instant où elle entra dans mon cabinet lors de notre première rencontre. Puis elle me fit un récit terrifiant, principalement de son adolescence.
À l'âge de 17 ans, elle se retrouva à la rue, seule. Elle vécut pendant quelques années une descente aux enfers : héroïne, cocaïne, alcool, viols, prostitution, hospitalisations, autant d'événements que Mme L… relata tels quels. Ses propos étaient entrecoupés de pleurs.
Ce discours hyper-réaliste eut des effets sur mon écoute, suspendant pour un temps le travail de ma pensée. Nous errions dans un paysage sordide qu'elle décrivait et je ne pouvais qu'acquiescer au désarroi dont elle faisait état dans la séance, devinant la détresse qu'elle avait dû éprouver. Je ne me dégageai de cette emprise qu'en fin d'entretien en m'interrogeant sur le sens que ce récit pouvait globalement recouvrir pour elle, ici. J'eus cette pensée étrange d'un roman à écrire, désignée comme l'auteur de sa transcription. Quand elle revint sur l'enfermement dans la drogue, le double sens du mot « héroïne » me vint à l'esprit et je lui dis : « “Héroïne”, c'est un joli mot pourtant. » Mme L… cessa de parler quelques secondes et répondit en souriant : « Ça fait partie des paradis artificiels. »
Je repensai alors à la fenêtre comme d'un autre paradis auquel elle n'avait sans doute pas encore accès, reliant l'univers paradisiaque dû aux effets de la drogue qu'elle avait connu à l'illusion d'une rencontre merveilleuse qu'elle attendait. Le « beau » était encore dehors.
Quelques années plus tard, Mme L… me dit que cette phrase prononcée à propos de l'héroïne l'avait convaincue qu'elle devait faire ce travail avec moi.