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Avant d'être celui qui parle, l'homme est un voyant. À cette relation de continuité, articulant deux activités essentielles de l'esprit, la vision et la parole, j'aurais pu préférer une relation génétique ou de causalité et dire : pour devenir celui qui parle, il a fallu à l'homme qu'il soit un voyant, ou encore : parce qu'un don de voyance menace l'homme d'entraver son accès au monde, il lui faut impérativement recourir à la parole.
Je n'accorde à ces formules rudimentaires aucune force de vérité, aucune portée scientifique : ce sont des pensées sauvages auxquelles je m'amarre encore un instant, avant d'affronter l'esprit inconnu, indomptable du langage, que le poète appelle
« L'esprit de nuit,L'assaillant du ciel, bavard qui a grugéNotre pays de langues en nombre, indomptables… »1
M'amarrer, d'abord pour situer la parole comme une opération requise par la vie psychique, une nécessité à laquelle il n'est pas permis d'échapper sauf à mettre en jeu de puissantes et coûteuses stratégies pathologiques. Car il n'y a pas, comme le prétendent toutes pensées non complètement laïcisées, de « don des langues ». Ensuite, pour situer l'activité de parole comme la reprise, dans une sphère existentielle définie par l'abstraction de ses productions et l'arbitraire de ses signes, d'une activité mentale caractérisée, elle, par la concrétude des expériences auxquelles elle donne lieu et par la mimésis forcenée liant les signes qu'elle produit aux « choses » qui l'animent.