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Notre perception du temps est le produit d'une déformation, d'une diffraction comparable à l'image angulée d'un bâton plongé dans l'eau, à cause d'un « inconscient persuadé de son immortalité »1. Tout comme l'image de ce bâton, à la fois dans l'eau et dans l'air, notre position sur l'axe du temps est faussée par notre « vision psychique », par notre indice de réfraction mental. Aussi préférons-nous « étouffer l'affaire », selon le mot de Freud, vivre comme si le temps ne s'écoulait pas en dépit de l'idée de finitude que nous avons pourtant en tête. Parce que nous restons plus attachés à la toute-puissance infantile que nous avions envie de le penser, que nous l'estimions dépassée à la faveur d'une cure, nous devons néanmoins fournir un nouvel effort, un ajustement mental chaque fois que nous devons nous replacer dans la perspective de l'âge. Sans cet effort, nous nous enfonçons dans le confort illusoire engendré par le déni, nous exposant au réveil pénible qu'une épreuve de réalité nous inflige tôt ou tard.
À cause de sa myopie défensive, l'être humain a besoin de rappels sociaux, de signaux corporels à l'entrée d'une phase vitale. Ainsi chaque culture offre-t-elle à ses membres les inventions de son génie propre, à l'instar des parents qui accompagnèrent, en leur temps, notre enfance. Ces marqueurs culturels invitent l'appareil psychique à corriger sa perception erronée, à quitter les délices de l'intemporalité pour réaliser les ajustements nécessaires, que ceux-ci soient tumultueux à l'adolescence, douloureux à la fin d'un amour, confusionnants à la suite d'un accouchement, invalidants au décours d'une maladie, d'un accident, ou tristement feutrés à la fin de la jeunesse.