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« Et voilà. On met du temps à savoir à peu près ce qui s'est passé. C'est la seule excuse, la meilleure en tout cas. Il y a même là de quoi vivre, mais sérieusement, de quoi se lever, s'habiller (très important), se nourrir, excréter, se promener quand il fait beau, se déshabiller, se coucher et faire les autres choses, et subir les autres choses, qu'il serait plutôt fastidieux d'énumérer, oui, plutôt fastidieux. Puis il y a le huit. Chiffre fatidique (mais lequel ne l'est pas?), deux pour chaque pied, deux pour chaque main, et pour les amputés six, quatre, deux ou point, cela dépend de l'amputé. L'intérêt ne risque pas de faiblir, dans ces conditions. On cultive sa mémoire, elle finit par être passable, un trésor, on se balade dans sa crypte, sans chandelle, on revisite les lieux, on se remémore les bruits (très important), on finit par les savoir par cœur, on ne sait plus où donner de la tête, du nez, des yeux, des oreilles, sur quelle dépouille se pencher, elles sentent toutes aussi bon les unes que les autres, quel disque se jouer. Ah le joli outre-tombe ! Et puis il peut vous arriver encore de ces choses: de ces aventures ! Mais oui, mais oui. »
Grâce, jeune femme dans la trentaine, mince et longiligne, à l'allure d'une sauterelle que j'imagine facilement glissant sur les pavés, avec les rollers qui gisent aux pieds de sa chaise, est assise devant moi, les yeux égarés, remplis de désespoir, alors que sa mise faite de bric et de broc, sorte de patchwork aux tons lumineux, contraste avec son regard et son apparence négligée. Je m'accroche à ces couleurs, que je trouve harmonieuses, mais cette image s'estompe quand elle