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Il y a une trentaine d'années, lors d'un colloque de fin d'année du Groupe lyonnais de psychanalyse, sur les bords de l'Ardèche, André Green avait commenté la commune ambition de Wilfred Bion et de Jacques Lacan de donner à la psychanalyse un statut scientifique, ainsi que leur échec commun : Lacan s'étant abîmé dans la topologie et Bion, selon lui, ayant dérivé vers la mystique. À la même époque, François Roustang proclamait que le destin funeste de la psychanalyse était de conduire à la folie. Qu'en penser aujourd'hui, après le Livre noir et les derniers cris d'Onfray ? Peut-être vaut-il la peine de se pencher à nouveau sur une réflexion épistémologique serrée, dont le livre posthume de Bion Cogitations, d'une lecture pas toujours aisée et parfois « cryptique », de l'aveu même de son auteur - qui l'écrivait plus pour lui que pour un éventuel lecteur -, nous révèle la lente maturation. Cette lecture, de même que celle des ouvrages publiés par Bion de son vivant, doit être vécue, si l'on veut suivre son conseil, de manière non défensive, comme une « expérience émotionnelle ». Elle fait alors passer d'un état d'incompréhension et de chaos, que Bion, dans une perspective kleinienne, désigne par le terme de « schizo- paranoïde » (qu'il formalisera ensuite de manière plus abstraite par le signe PS) à la découverte d'une cohérence, d'un ensemble de concepts reliés entre eux, correspondant à la position dépressive (PD dans sa formalisation abstraite). Elle exige donc du lecteur une attitude d'ouverture à l'inconnu. Bion, empruntant le terme au poète Keats, appelle cette attitude la « capacité négative ». Il la prescrit comme un idéal à l'analyste en séance, sans mémoire ni désir (du moins au début de la séance, avant que des hypothèses ne commencent à poindre et à se matérialiser dans un langage susceptible d'être communiqué, au patient d'abord, puis ensuite aux collègues, mais avec le risque de perdre