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Dans son nouvel ouvrage publié dans la collection « Les auteurs de ma vie » des éditions Buchet-Chastel2, Julia Kristeva nous offre une traversée passionnante de l’œuvre de Dostoïevski en deux parties. La première consiste en une large présentation, véritable cheminement à travers les thèmes marquants de l’œuvre et la deuxième partie est une anthologie composée d’extraits choisis faisant écho aux thèmes traités dans la présentation3. À travers ce parcours, le lecteur est invité à se frayer sa propre voie dans l’œuvre foisonnante de Dostoïevski, « sans craindre de dépasser les bornes, ni de vivre à la dernière limite » (p. 8). Cette question de la limite est comme nous le verrons un axe important de la lecture de Kristeva qui, forte de ses multiples champs d’expertise, fait ressortir la profonde modernité de l’auteur russe.
En effet, Kristeva éclaire le caractère visionnaire de l’écriture de Dostoïevski à plusieurs égards. D’abord, elle explore sa portée politique en montrant que la « réinvention du roman polyphonique » témoigne d’un pari « sur la puissance de la parole et du récit » (p. 7) dans un monde où le nihilisme et l’intégrisme amorcent leur montée inexorable. Car selon elle, « ses personnages extravagants, oscillant entre monstruosité et insignifiance “d’insectes”, pressentaient déjà la matrice carcérale de l’univers totalitaire qui se révéla par la Shoah et le Goulag » (p. 7). Visionnaire, Dostoïevski l’est également d’un point de vue clinique, car, comme le met en évidence Kristeva, son exploration des passions humaines anticipe les développements psychanalytiques et en particulier ceux qui concernent les états limites. Si l’article de Freud de 1928 insistait sur la dimension névrotique de la culpabilité œdipienne liée au meurtre du père, la lecture de Kristeva considère des domaines plus enfouis : celui du « sous-sol », du clivage, et souffle la difficulté des personnages femmes et homme à élaborer le « féminin » en eux.