On dit souvent du rire, d'une part, qu'il est le propre de l'homme, d'autre part qu'il exprime la joie, le plaisir, enfin, qu'il est un comportement automatique, réflexe. Tout cela témoigne d'une méconnaissance fondamentale de sa complexité qui ne peut être explorée que suivant une approche pluri et interdisciplinaire comportant les dimensions biologique, psychologique et historico-socioculturelle.
Ainsi, avec l'éthologie, nous abordons la phénoménologie du rire, son ontogenèse, puis sa phylogenèse, facteurs de son historicité. Puis, avec la psychologie, la psychanalyse et la neurologie, en particulier, nous explorons les causalités, externes et internes, contribuant au déclenchement et à la fabrication du rire qui est aussi complexe. J'en distingue trois secteurs : psychologique, avec ses composantes cognitives et psycho-affectives inconscientes, cérébral et sa réalisation motrice.
Enfin, nous envisageons une approche socio-anthropologique du rire. A partir de faits historiques et ethnographiques, nous avons élaboré notre propre représentation des relations du rire et du risible formant un système de communication « risible-rire ». Le rire occuperait alors une position intermédiaire entre ce système de communication risible et celui des expressions émotionnelles, individuelles et sociales. Ce système comporte, notamment quelques fonctions, psychiques et sociales.
Conferência realizada na Sociedade Portuguesa de Psicanálise em 4/12/2020.
Psiquiatra, Psicanalista (adultos e casais), Membro da Sociedade Psicanalítica de Paris (SPP) e da Associação Psicanalítica Internacional (IPA), Antropólogo e Membro Associado da Associação Americana de Antropologia. E-mail: ericsmadja59@gmail.com
Il semble que le discours traditionnel dont le rire est l'objet, évoque trois caractéristiques principales : sa spécificité humaine (« le rire est le propre de l'homme »); sa relation structurelle à la joie et au plaisir procuré par le comique faisant de lui un indicateur de « bonne santé »; l'aspect automatique, réflexe, de son exécution.
Par ailleurs, de multiples chercheurs, philosophes, psychologues, éthologues, médecins, en particulier, ont formulé des réflexions dont certaines furent structurées en théories explicatives à prétention généralisatrice. En fait, il s'agirait plutôt de représentations partielles d'un même phénomène produisant ainsi un corpus de connaissances utilisable à un stade ultérieur, à des fins d'élaboration d'une représentation synthétique.
Ces deux types de discours nous paraissent insatisfaisants, le premier semble masquer deux aspects fondamentaux du rire : son historicité et la complexité de son déterminisme. Le second, par l'atomisation de son objet, présente une vision réductionniste, car seulement analytique, de valeur heuristique faible.
A l'instar de Marcel Mauss, dans son essai sur « Les techniques du corps » (1936/1950), nous pensons aussi que tout comportement humain, mimiques faciales ou autres « techniques corporelles », doivent faire l'objet d'une approche globale, pluridisciplinaire, comportant les dimensions biologique, psychologique et historico-socioculturelle.
C'est pourquoi nous considérons qu'une meilleure intelligence de l'objet rire nécessite le recours à l'outillage conceptuel et aux méthodes singulières des disciplines suivantes : éthologie, médecine, psychologie cognitive, psychanalyse, histoire, sociologie et anthropologie. Une des modalités de leur articulation serait alors fournie par la notion de communication.
Ainsi, avec l'éthologie, nous aborderons la phénoménologie du rire, son ontogenèse, puis sa phylogenèse, facteurs de son historicité. Nous évoquerons les causalités, externes et internes, contribuant au déclenchement et à la fabrication du rire. Enfin, nous envisagerons les modalités d'une approche socio-anthropologique du rire réinscrit dans son milieu « naturel » qui est la vie sociale et culturelle d'un groupe historiquement déterminé. A partir de faits historiques et ethnographiques, nous avons élaboré notre propre représentation des relations du rire
et du risible formant un système de communication « risible-rire ». Le rire occuperait alors une position intermédiaire entre ce système de communication risible et celui des expressions émotionnelles, individuelles et sociales.
Relevant d'un « programme central génétiquement déterminé », comme tout comportement instinctif, le rire s'affirme universel (Charles Darwin, 1872/1981); Irenaüs Eibl-Eibelsfeld, 1976), appartenant ainsi aux invariants de l'humain, au même titre que les autres expressions faciales émotionnelles de base telles que la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoùt, suivant le psychologue Paul Ekman (1980).
Le rire dispose d'un « pattern moteur » de base (héritage génétique et phylogénétique), à la fois universel et objet de variations, individuelles et socioculturelles. Il comporte trois paramètres dont les deux premiers sont fondamentaux :
La mimique faciale (description de Darwin, 1872/1981);
Les vocalisations : le rire se réalise sur le temps expiratoire de la respiration. Le rieur emploie une ou des voyelles dont le choix est déterminé par des facteurs multiples;
Les postures et gestualités corporelles d'accompagnement.
A partir de ces éléments, nous avons proposé une typologie sommaire des rires : les rires silencieux (avec ouverture de la bouche ou rire nasal non vocalisé); puis le rire à vocalisations internes et sans ouverture buccale; le sourire vocalisé; les rires en fonction de leur degré d'ouverture buccale; le rire explosif et le fou rire.
Elle pose le problème du développement d'un comportement instinctif, c'est-à-dire d'un comportement génétiquement programmé se manifestant sur le plan « phénotypique », parfaitement et complètement dès son émergence et sous-tendu par un double déterminisme,
interne et externe. Les facteurs internes concernent les éléments neurologiques, musculaires, cognitifs et psychiques inconscients, tandis que les facteurs externes se rapportent aux stimuli-déclencheurs provoquant le rire. Cependant, l'éclosion des premiers rires nécessite au préalable une maturation cérébrale, neurosensorielle et neuromusculaire. Par ailleurs, la double maturation, cognitive et psycho-affective, interagira avec les différentes catégories de stimuli pour déterminer un certain profil de développement du rire, scandé par des étapes caractérisées par la prédominance opératoire d'une des catégories.
Ainsi, selon Paule Aimard (1988), l'éclosion des premiers rires peut être située entre deux et quatre mois.
Au premier semestre, de quatre à six mois, seront successivement efficaces les stimuli tactiles-moteurs, puis auditifs : gros baiser sur l'abdomen, situations remuantes, chatouillis, puis les vocalisations maternelles telles que les « boum, boum, boum », par exemple.
Au second semestre, seront opérants l'association des deux, puis les stimuli visuels, simples et complexes, comportant une note d'incongruité, de surprise et de nouveauté : approche de la mère, visage masqué, rampant sur le sol, secouant ses cheveux, marchant comme un pingouin, suçant le biberon de son bébé, de même que les jeux ritualisés tels que le coucou, la petite bête qui monte, le « je vais t'attraper ».
Au cours de la deuxième année, l'activité de l'enfant lui permet de créer et de reproduire des situations stimulantes déclenchant son rire. Plus tard, le plaisir du « beaucoup » et des « transgressions surmoïques » (caca-boudin, par exemple) sera prévalent. Enfin, le rire des situations de groupe sera également un puissant stimulant.
Toutefois, ces situations-stimuli doivent s'inscrire, « baigner » dans un climat affectif sécurisant et s'intégrer dans le cadre d'interactions ludiques avec un ou des partenaires familiers (mère-enfant, parents-enfant) établissant avec l'enfant une complicité bienveillante. Dans cette ambiance ludique et sécurisante, les stimuli comportant un dosage adapté – aux niveaux cognitif et psycho-affectif – d'incongruité, de nouveauté, de peur et de familier, engendrent une pointe de tension psychique se déchargeant par le rire suivant le mécanisme de tension-détente qui sous-tend ce comportement. Mais le rire de l'enfant exprime aussi le plaisir et la joie d'interagir avec ses proches, la
sécurité psychique, la satisfaction liée à des performances, motrices, par exemple, ou à des transgressions surmoïques telles que le chahut ou les jeux de mots (caca-boudin).
L'approche phylogénétique nous permet de repérer chez les primates supérieurs – surtout avec la précieuse contribution des travaux de Jan Van Hooff (1972) –, son précurseur, dans la mimique « figure détendue-bouche ouverte » (avec présence ou non de vocalisations), alors observée au cours des jeux de combat. Elle signale ce type d'interaction, acquérant ainsi la fonction de « mimique de jeu ». Dès lors, la relation du rire au jeu serait ancrée phylogénétiquement.
Les causalités ou catégories de facteurs externes concourant à son éclosion se présentent comme des stimuli-déclencheurs réductibles au risible et relèvent d'une étude principalement socio-anthropologique. Les facteurs internes président à la fabrication psychique – avec ses aspects cognitifs et psycho-affectifs, surtout inconscients –, et cérébrale, ainsi qu'à sa réalisation motrice (faciale, respiratoire et phonatoire). Nous pouvons aussi envisager les phénomènes concomitants et consécutifs, musculaires et neurovégétatifs.
Précisons que la découverte de ces processus n'a été rendue possible qu'avec les nécessaires apports des disciplines médicales (neurologie, psychiatrie, physiologie) – qui ont classifié les rires pathologiques en trois catégories (neurologiques, psychiatriques et toxiques) – et les disciplines psychologiques (psychologie cognitive et psychanalyse, notamment).
A partir des travaux suivants, je suggère au préalable quelques réflexions psychanalytiques d'ordre synthétique qui nous permettront d'élaborer une hypothèse sur la fabrication psychique du rire:
S. Freud : Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient (1905/1988); L'humour ;
J. Bergeret : Pour une métapsychologie de l'humour (1973);
J. Guillaumin : Freud entre les deux topiques, le comique après l'humour (1927), une oeuvre inachevée (1973);
E. Kris : Psychanalyse de l'art (1978);
M. Soulé, B. Golse, L. Kreisler, R. Puyuelo dans « Bonjour Gaieté : la genèse du rire et de la gaieté chez le jeune enfant » (1987);
D.W. Winnicott : Jeu et réalité (1975).
Envisageons tout d'abord le risible qui peut être de nature comique ou non comique.
Le risible non comique se rapporterait à l'humeur enjouée, corrélative d'une subexcitation psychique positive prête à la décharge. Elle peut être sans objet ou se rapporter à une réussite personnelle, déterminant un triomphe narcissique qui s'exprimera par le mouvement facial expansif et sonore du rire.
Le risible comique est involontaire ou volontaire.
Le comique involontaire relève souvent de l'interprétation risible d'un échec de la maîtrise (intellectuelle, verbale, affective ou motrice) repéré chez autrui par un observateur (le rieur potentiel) qui se sent lui-même en position de maîtrise donc de sécurité psychique. Cette situation de comparaison suppose et implique un jeu d'identification et de désidentification entre l'observateur et l'observé. Le rire de l'observateur sera celui du plaisir de la maîtrise et du triomphe narcissique sur l'observé, objet dévalué devenu risible.
Le comique volontaire, de nature esthétique ou non, qu'il prenne la forme de l'activité spirituelle, humoristique ou de la parodie voire de la caricature, semble s'inscrire au sein de la troisième aire définie par Winnicott (1975), située entre la réalité externe et la réalité interne. C'est l'aire des phénomènes transitionnels, celle du jeu, de l'expérience culturelle et de l'illusion.
Il s'agirait d'une activité psychosociale ayant pour modèle le jeu symbolique de l'enfant qui constitue lui-même une élaboration fantasmatique sous-tendue par des désirs et comportant des caractéristiques défensives telles que : la transformation d'une position passive en une position active, la transmutation de l'angoisse en plaisir, la projection de dangers internes sur le monde extérieur, l'identification à l'agresseur, de même que des aspects de nature maniaque tels que le sentiment d'omnipotence, le triomphe narcissique sur l'objet, sa manipulation et sa dépréciation.
On y retrouve également les mécanismes de condensation et de déplacement, caractéristiques du processus primaire, exprimant un désir qui se réaliserait, symboliquement, sur le plan du contenu latent, comme le précise Bergeret pour l'humour, en particulier.
Cette activité risible, fondamentalement ludique et défensive, réalise un remarquable compromis satisfaisant les exigences de plusieurs instances : les revendications pulsionnelles du ça, les interdictions surmoïques, le besoin de maîtrise du Moi, et les contraintes de la réalité extérieure liées à la nécessaire intelligibilité de la communication du message risible, mais aussi relatives au respect des règles sociales. L'angoisse et la tension psychique engendrées par ces conflits d'exigences seraient enfin apaisées et maîtrisées, au moins pour un temps.
Il en résulte un triomphe du principe de plaisir trouvant son origine « au delà du principe de plaisir », dans la défense et la maîtrise des affects pénibles tels que l'angoisse, la tristesse, la douleur, auquel s'associent la victoire narcissique du Moi et son plaisir de la maîtrise.
Dans le risible, précisons que le plaisir pulsionnel demeure dans un registre préliminaire et il y a réalisation d'un désir au seul plan du contenu latent. Ainsi, les pulsions voyeuristes-exhibitionnistes et sado-masochistes sont satisfaites sur un mode symbolique, par le langage verbal et/ou par la représentation mimo-gestuelle.
Par ailleurs, l'économie de la dépense psychique, qu'elle soit d'un affect de déplaisir engendré par l'angoisse ou d'investissement voire de refoulement, constitue le principe économique fondamental du risible et un des agents du rire.
Cette communication risible peut être personnelle et/ou interpersonnelle. Elle s'inscrit dans un cadre social et véhicule un langage pourvu d'une riche représentativité plastique et motrice suggérant sa nature régressive. Ce qui éveille chez l'observateur-auditeur son activité représentative et répond à des désirs régressifs, suscitant ainsi des mouvements identificatoire-introjectif puis projectif de redistanciation, comme le soulignait Guillaumin (1973).
Rappelons-nous que Freud insistait sur l'accord psychique profond entre le faiseur d'esprit et son auditeur, par le partage d'inhibitions et de défenses telles que le refoulement. En effet, la communication risible « réussie » repose sur un accord psychique interpersonnel et collectif, d'où la dimension sociale et culturelle du risible, le partage
de défenses, des mouvements identificatoire et projectif de redistanciation, ce dernier engendrant l'économie d'une dépense d'investissement devenue soudainement superflue, libre, se déchargeant alors par le rire. Le groupe a une fonction de soutien identificatoire, de réassurance narcissique, mais aussi de déculpabilisation importante.
Quant au rire, sa fabrication psychique semble complexe. Freud pensait que l'on rit avec le montant d'énergie psychique préalablement investie et devenue soudainement libre. C'est, en effet, un des aspects économiques du rire. Il semble, pour ma part, qu'il « condense » un certain nombre de facteurs et signale une polysémie psychique.
Il s'agirait d'une voie motrice, facio-respiratoire, liquidant une énergie psychique de nature plutôt positive (humeur joyeuse) et débordante, menaçant alors l'intégrité du Moi et sa maîtrise. La motricité serait alors, comme chez l'enfant, une fonction du Moi (Moi corporel) au service de la maîtrise de l'appareil psychique. Le rire, voie spécifique de décharge, signalerait aussi le plaisir de la maîtrise psychique menacée et heureusement retrouvée. Plus tard, il liquidera aussi une énergie psychique soudainement épargnée et préalablement investie dans certaines fonctions psychiques telles que le refoulement. Il s'agit de l'économie du rire.
Dans la perspective du double mouvement, identificatoire-introjectif et projectif de redistanciation, à l'oeuvre dans la communication risible, le rire mimerait parfaitement ce mouvement dialectique avec le temps d'ouverture de la bouche permettant le mouvement d'introjection, et celui des vocalisations rendant possible une expulsion saccadée, répétée du mauvais objet introjecté.
Mais l'ouverture de la bouche, cavité perceptive et vitale primitive, qui exhibe les dentures avec vocalisations, peut aussi représenter une expansion narcissique et une maîtrise toute-puissante sur le mode oral et clonique, suggérant une des expressions mimiques de la défense maniaque, donc ayant aussi une signification contre-dépressive.
Le rire peut signaler, d'une autre façon, la résolution et la maîtrise du conflit d'exigences entre les diverses instances psychiques, avec victoire du Moi engendrant un plaisir narcissique et de « compromis », celui de la liaison jubilatoire entre les différentes instances (Guillaumin).
En même temps qu'un plaisir de la maîtrise et du triomphe narcissique, le rire signalerait aussi un plaisir sadique-oral avec exhibition des dents « prêtes à mordre ». Ce qui évoque l'intention de morsure ludique d'où dérive la mimique « figure détendue-bouche ouverte » des primates supérieurs. A cela, il convient de rapprocher la tonalité fondamentalement agressive du risible, volontaire ou involontaire, qui semble parfaitement figurée et incarnée par le rire.
Enfin, évoquons le rire comme expression facio-vocale des « bouillonnants mouvements instinctuels de vie »; « le rire est un éternuement de vie » disait R. Puyuelo (1987), mais un éternuement à la fois destructeur et générateur de lien social du fait de son remarquable pouvoir de contagiosité.
Aussi, je pense que cette communication facio-vocale qu'est le rire n'est pas arbitraire mais représente plutôt ou mime parfaitement, avec un symbolisme éloquent, les conditions et intentions psychiques du rieur.
Venons-en, à présent à notre hypothèse.
A la suite de la perception d'informations-stimuli externes « neutres » va se construire une représentation synthétique qui sera « transmuée » en représentation plaisante et risible par le jeu coordonné d'opérations cognitives et psycho-affectives inconscientes bien complexes.
Sur le plan cognitif, l'identification d'une incongruité, d'une absurdité associée à un effet de surprise, va faire l'objet d'un traitement spécifique dont le résultat positif accordera un qualificatif de risible, comique à la représentation alors traitée victorieusement (Bariaud, 1983).
Sur le plan psychique, conscient-préconscient, et inconscient, cette représentation mentale neutre devient risible dans le cadre d'un jeu social, interactionnel, intégrant :
Des mécanismes d'identification et de projection, dite « de redistanciation » à l‘égard de l'objet risible, ce qui engendre l‘économie d'une dépense d'investissement devenue subitement superflue, libre, se déchargeant ainsi par la voie (x) du rire (Freud, 1905/1988);
Son évocation de représentation infantile et/ou refoulée chez le sujet observateur-auditeur, produisant également l'économie
d'une dépense psychique et se chargeant d'un affect de plaisir composite : plaisir d'épargne, plaisir lié à la satisfaction symbolique de pulsions scopiques et sadiques, plaisir lié à une transgression surmoïque, plaisir lié à la maîtrise d'affect pénible en particulier et/ou à la maîtrise intellectuelle obtenue après le traitement cognitif de l'incongruité.
L'ensemble de ces opérations « baigne » dans une humeur de base favorable, positive.
Le rire condense alors des significations psychiques multiples dont certaines seraient prévalentes selon les circonstances risibles et les conditions psycho-affectives du rieur. Parmi elles, citons les significations économique, dynamique, maniaque, sexuelle prégénitale.
Toutefois, indiquons qu'il serait lui-même générateur d'un plaisir archaïque lié à l'emploi concomitant de la motricité et de la sphère orale, toutes deux éminemment érogènes. Ce qui appelle son renouvellement si convoité, donc la recherche du risible.
Cette « transmutation comique » est alors productrice d'un stimulus cérébral risible, donc lié à un affect de plaisir, qui va déclencher l'exécution du double programme : celui de la connexion plaisir risible-rire et celui du « pattern moteur » du rire. Cependant, cette exécution ne peut se réaliser qu'en présence de conditions socioculturelles favorables et non prohibitrices.
Ce double programme impliquerait des interactions permanentes entre les structures corticales, frontales et temporales, et le système limbique.
Indiquons, en effet : le rôle du cortex frontal et ses lobes préfrontaux comme structure de contrôle et de programmation double; celui de la région hypothalamique, à la fois comme lieu principal d'intégration des différentes informations cortico-sous-corticales et bulbaires, et de synchronisation des différents effecteurs; quant au tronc cérébral, il induirait et coordonnerait l'action synergique des différentes composantes motrices du rire. Sur le plan chimique, les systèmes catécholaminergiques (adrénaline et dopamine) seraient fortement impliqués.
Elle comporte plusieurs activités coordonnées et synergiques produisant une mimique faciale et des vocalisations synchrones.
Ils se caractérisent, selon Henri Rubinstein (1983), par un relâchement des territoires musculaires non concernés, une stimulation du système nerveux autonome par le rire, suivie d'une stimulation durable du système parasympathique produisant une baisse du rythme cardiaque, de la tension artérielle, une bronchodilatation avec augmentation de la ventilation pulmonaire, une augmentation du péristaltisme intestinal, en particulier. Enfin, le rire favoriserait la libération d'endorphines cérébrales réduisant ainsi les sensations douloureuses.
Mais le rire engendre lui-même un plaisir corporel, de fonction, par sa réalisation même et ses effets physiologiques bienfaisants, appelant alors son renouvellement aisé et faisant de lui un des plus puissants stimuli risibles.
Je propose l'élaboration d'un système de communication « risiblerire » inspiré du schéma de la communication de Claude Shannon & Warren Weaver .
Se situant dans cette « aire de jeu » ou « aire d'illusion » qui appartient à une réalité commune et partagée, définie par D.W. Winnicott, elle comporterait deux pôles, psychique/élaboratif et phénoménal/représentatif. On concevrait alors l'humour comme désignant le pôle psychique et le comique, sa composante expressive, représentative.
Elle s‘établit entre un ou des émetteur(s), celui ou ceux qui font rire, produisant et transmettant le message risible à un ou des récepteur(s), individu(s) ou groupe, qui répondront par le rire, communication facio-vocale codée, agissant lui-même comme stimulus risible au sein d'une collectivité et exerçant un feed-back positif ou négatif sur le ou les émetteur(s). Il est à préciser que l‘émetteur et le récepteur peuvent être une même personne.
Par ailleurs, rappelons-nous que Freud insistait sur l'accord psychique profond entre le faiseur d'esprit et son auditeur, consistant en un partage d'inhibitions et de défenses telles que le refoulement. En effet, la communication risible « réussie » repose sur un accord psychique interpersonnel et collectif, d'où la dimension sociale et culturelle du risible, le partage de défenses, des mouvements identificatoire et projectif de redistanciation. Le groupe a une fonction de soutien identificatoire, de réassurance narcissique, mais aussi de déculpabilisation importante.
Le message risible est véhiculé à travers divers canaux de transmission employant différentes modalités sensorielles (vision, audition, mais aussi tact, voire rarement olfaction et goùt).
Parmi les catégories de véhicules sensoriels, distinguons celles qui sont verbales, non-verbales et mixtes.
Les catégories verbales sont regroupées dans ce qu'on appelle le comique des mots qui porte sur la matière verbale elle-même ou sur des pensées véhiculées par des mots. Elles peuvent être visuelles donc graphiques, ou acoustiques donc orales.
Tandis que les catégories non verbales sont : visuelles (mime, pantomime, caricature, dessin humoristique, objets comiques par la peinture, la sculpture); acoustiques (plaisanteries musicales, bruits « organiques » de survenue inopinée, incongrue, voix discordantes (par le ton et/ou l'intensité) par rapport au contenu du discours; tactiles-motrices (chatouillis et autres jeux tactiles et moteurs).
Cette communication risible-rire s'inscrit toujours dans un cadre spatiotemporel socioculturel qui peut être spécialisé, institutionnalisé, devenant « sanctuaire du rire » ou non spécialisé. Cette institution-nalisation permettra en effet la libre circulation du risible et du rire qui seront autorisés, voire prescrits. Citons, en particulier : les fêtes, les jeux, le théâtre comique, la littérature comique, le cirque et ses clowns, le music-hall, le cinéma, la télévision. Toutefois, existent aussi des contextes prohibiteurs, culturellement déterminés, tels que les cimetières et temples, par exemple.
Ils peuvent être volontaires, amateurs et professionnels (bouffons, clowns, comédiens, dessinateurs, caricaturistes, satiristes) et involontaires, humains ou animaux « humanisés » par un processus d'identification. Leurs mimogestualité, conduites, discours ou traits de caractère, dans certaines situations précises, peuvent être risibles par leurs qualités involontaires d'incongruité, d'insuffisance, d'échec de leur maîtrise corporelle, verbale, comportementale, intellectuelle ou émotionnelle.
Leur rire obéira à des règles d'expression codées par et pour le groupe auquel ils appartiennent. Il sera aussi prescrit, autorisé ou prohibé en fonction de divers critères et situations. Le contrôle social de son expression, sous-tendu par un système de normes, de représentations et de valeurs, l'a conduit à devenir également conventionnel, donc à se détacher de l'affect de plaisir pour acquérir de nouvelles fonctions et significations. Indiquons notamment les rires de politesse, de gêne, de séduction. De même qu'avec sa technique, culturellement construite, tout cela participe au codage culturel du rire universel engendrant ainsi des rires « socialisés ».
Il semble que la production comique, sous-tendue également par des systèmes de représentations, croyances et valeurs, soit également codée, soumise alors à des règles de prescription et de prohibition. Ce code est commun et partagé par les émetteurs et récepteurs-rieurs. Ainsi, les interdits concerneront les morts, les ancêtres, les maladies, infortunes et situations traumatiques et catastrophiques.
Malgré une certaine variabilité culturelle, certains objets risibles constituent des invariants tels que : le ou les étrangers au groupe de rieurs, le déviant ou excentrique au sein d'un groupe, l'ordre social et toute figure de pouvoir institué, la sexualité et le langage.
Ces objets deviendront les « jouets de transformations ludiques et risibles » par l'emploi de techniques empruntées souvent aux figures de style de la rhétorique dont l'hyperbole ou exagération, la litote ou atténuation, la métaphore, la métonymie, la répétition, l'inversion.
De même que sont utilisés certains effets de contraste et le langage de la sexualité à visée dégradante. Ce jeu de transformations de l'objet conduit à des effets cognitifs tels que la surprise, le non-sens, l'incongruité, mais aussi à sa nette dévaluation ou agression symbolique, ainsi qu'à sa désadaptation sociale.
En conséquence, les humains peuvent être « mécanisés », « chosifiés », « animalisés », les animaux ou objets, « humanisés », les adultes seront « infantilisés », les enfants, métamorphosés en adultes, les hommes ou les femmes travestis par le processus d'inversion. Le changement de catégorie ontologique ou sociale est ainsi fortement générateur de risible donc de rire.
Parmi les fonctions psychiques, une première viserait la satisfaction symbolique des pulsions sadiques par la nette dégradation de l'objet, s'accompagnant de l'expression d'un triomphe narcissique. Il s'agit de l'humour agressif.
Une seconde viserait la satisfaction symbolique des pulsions exhibitionnistes et/ou voyeuristes par le langage verbal et/ou la représentation visuelle de l'humour obscène.
Une troisième fonction serait défensive à l'égard de thèmes et faits existentiels anxiogènes, ce qui correspondrait à l'humour noir et à l'autodérision.
Enfin, une fonction intellectuelle est à mentionner : elle engendrerait un plaisir dans la transgression des règles de la logique rationnelle, dans le jeu de mots et l'absurde.
Parmi les fonctions sociales, indiquons : l'exclusion du ou des étrangers au groupe avec un renforcement concomitant de la cohésion sociale; l'exclusion du déviant, toujours menaçant à quelque égard, avec maintien et renforcement des règles protectrices de l'ordre social; la critique sociale et politique; enfin, la séduction et l'acquisition de prestige.
D'un rire universel, héritage phylogénétique des mimiques de jeu de combat des primates supérieurs, l'Homme aurait ainsi fabriqué son polymorphisme, sa polyvalence fonctionnelle et sa polysémie, donc sa
variabilité et sa complexité, par l‘élaboration de règles sociales, pures productions de son activité mentale en situation collective, engendrant un nouveau marqueur d'identité sociale. Enfin, au-delà de son appartenance aux systèmes de communication risible et émotionnelle, il semble bien que le rire joue également un rôle dans le drame fondamental de l'existence humaine constitué par le conflit entre Eros et les pulsions de destruction. En effet, en tant que défense contre l'angoisse de mort et les processus mortifères, cette métaphore facio-vocale qu'il incarne serait sans doute celle du triomphe éclatant de la vie. Ainsi, l‘éclat de rire symboliserait un éphémère éclat de vie…
RESUMO: Costuma dizer-se que o riso é, por um lado, exclusivo do homem e, por outro, que expressa alegria, prazer; finalmente, que é um comportamento automático e reflexo. Isso tudo reflete um mal-entendido fundamental da sua complexidade, que só pode ser explorado seguindo uma abordagem multi e interdisciplinar, incluindo dimensões biológicas, psicológicas e histórico-socioculturais.
Assim, com a etologia, abordamos a fenomenologia do riso, sua ontogénese e sua filogénese, fatores da sua historicidade. Em seguida, com a psicologia, a psicanálise e a neurologia, em particular, exploramos as causalidades, externas e internas, que contribuem para o desencadeamento e produção do riso na sua complexidade. Distinguem-se três aspetos: o psicológico, com as suas componentes cognitivas e psicoafetivas inconscientes, o cerebral e a sua realização motora.
Finalmente, considera-se uma abordagem sócio-antropológica do riso. Com base em factos históricos e etnográficos, desenvolve-se uma representação original das relações entre o riso e o risível, formando um sistema de comunicação «risível-riso». O riso ocuparia então uma posição intermediária entre esse sistema de comunicação risível e o das expressões emocionais, individuais e sociais. Este sistema inclui, em particular, algumas funções psicológicas e sociais.
PALAVRAS-CHAVE: riso, homem, complexidade, multidisciplinaridade.