Après avoir exposé l'historicité des couples contemporains, je présente ma conception psychanalytique et multidimensionnelle du couple. Puis j'aborde les temps structuraux et organisateurs psychiques inconscients de la construction de tout couple de même que le travail du choix d'objet conjugal et son historicité. Toutefois, la construction et la vie de tout couple relève d'un veritable travail. Il s'agit du travail de couple, concept interdisciplinaire, que j'introduis ici, qui nous aide à interpréter des faits conjugaux relevant de chacune des trois réalités. Il est notamment producteur de la culture et de l'identité des couples.
Dans la suite, je décris quelques caractéristiques sociologiques des couples contemporains ainsi que celles de notre société, traversée notamment de courants paradoxaux. Enfin je développe quelques réflexions de nature psychanalytique et socio-anthropologique sur notre société et ces couples contemporains dont ils sont des représentants exemplaires.
Artigo sumetido em junho de 2024 e aceite em novembro de 2024.
Psiquiatra, Psicanalista (de adultos e casais), Membro da Sociedade Psicanalítica de Paris. É o criador de um curso de formação em Terapia Psicanalítica de Casais, antropólogo e autor de, entre outros, Travail de couple, travail avec les couples (In Press, 2024), a ser publicado em breve em português pela Ed. Blucher (S. Paulo). E-mail: ericsmadja59@gmail.com
Il s'agit, bien évidemment, d'un questionnement historiquement et socioculturellement déterminé. Avant d'envisager la notion contemporaine de couple et sa réalité vivante, il a fallu passer par l'institution du mariage et ses règles, contrôlée, au fil de l'histoire, par divers pouvoirs en conflit, qu'il s'agisse des familles, des Eglises et des Etats, puis par diverses étapes parmi lesquelles: le développement occidental d'une sphère de l'intimité s'opposant à une sphère publique, bien mis en évidence par le sociologue allemand N. Elias (1939/1973), à travers son concept de « processus de civilisation »; le « libre choix » du conjoint fondé principalement sur le sentiment amoureux ouvrant l'accès au modèle du mariage d'amour; enfin, la promotion de l'individu et le développement de l'idéologie individualiste caractérisant notre société occidentale contemporaine, mais qui s'associe néanmoins à un courant paradoxal latent d'uniformisation et d'homogénéisation sociales.
Selon moi, le couple est une réalité, historiquement et socioculturellement déterminée, vivante et multidimensionnelle — corporelle-sexuelle, socioculturelle et psychique; ces trois dimensions étant en interrelations diverses et variables.
Cette réalité conjugale peut comporter plusieurs personnages transférentiels (mère, père, frère, soeur), investis sur un mode ambivalent et pouvant jouer des rôles multiples au sein de cette organisation dynamique « inter-transférentielle » déterminée par une compulsion de répétition de « prototypes infantiles » (Freud, 1915/2005), c'est-à-dire par la reproduction-réactualisation de modes de relations d'objet vécus et fantasmés durant l'enfance.
M'inspirant de Freud au sujet de la névrose de transfert produite au cours de la cure analytique, je soutiens que le couple constitue partiellement une névrose inter-transférentielle qui reproduit à bien des égards certains aspects de la névrose infantile de chaque partenaire qu'ils mettent en commun. Elle présente néanmoins des potentialités psychotiques, en particulier lors d'évènements et périodes critiques qui réactivent les positions schizo-paranoïde et dépressive de chacun (Klein, 1934/1968).
Par ailleurs, le couple évolue suivant une temporalité, multiple et intriquée, qui conjugue celles de nature historique et socioculturelle, corporelle et psychique. De surcroît, son devenir est inévitablement scandé par des étapes critiques, mutatives et maturantes.
Ainsi, le couple, investi par ses deux partenaires sur un mode ambivalent, est structurellement et dynamiquement aussi bien conflictuel que critique.
Sa réalité corporelle-sexuelle comporte deux êtres humains, et leur corps sexué, vivant ensemble avec le projet implicite ou explicite de « se reproduire ». Il s'agit donc d'une unité biologique de procréation. Ces deux corps sexués communiquent entre eux, selon des modalités variées, verbale et non-verbale (mimogestuelle, comportementale, fantasmatique et sexuelle).
Pour sa part, l'acte sexuel réaliserait, en particulier, le fantasme inconscient de « corps commun imaginaire », corps fantasmatique bisexué satisfaisant le désir infantile inconscient de posséder les deux sexes. De plus il actualise le désir régressif de symbiose foeto-maternelle conférant aux deux partenaires un état de « complétude narcissique » perdu peu après la naissance, suivant les termes de Béla Grunberger (1971/1993).
Sa réalité socioculturelle se caractérise par la présence de deux individus vivant ensemble et constituant une unité sociale de production et de coopération économiques, de reproduction sociale et d'éducation des enfants pour le couple devenu parental.
M'inspirant de la notion bionienne de « groupe de travail » (1953/2000), ils forment, en effet, un « couple de travail » qui assure ses propres moyens matériels d'existence.
De plus, les deux partenaires conjugaux occupent une position au sein de la structure sociale et leur couple peut être institutionnalisé par le mariage comme par d'autres formes de reconnaissance sociale.
Enfin, sa réalité psychique consiste en composantes fondamentales, de nature économique et dynamique, qui sont mises en jeu dans la structuration et le fonctionnement de cette dyade conjugale. Je mentionnerai, en particulier
une ambivalence affective essentielle: il s'agit du couple d'opposés amour-haine qui se fonde sur le dualisme pulsionnel
entre Eros, force psychique de liaison, et la pulsion de mort ou de destruction, force de déliaison;
Des courants d'investissements pulsionnels, des fantasmes de désir, des modalités diverses et variables de relation à l'objet amoureux et à l'objet-couple, des aspects symbiotico-fusionnels, un jeu croisé d'identifications et de projections, des angoisses et mécanismes de défense corrélatifs multiples;
Une pluralité de conflictualités structurelles inconscientes entre: Eros / pulsion de destruction, identité / altérité, narcissisme et objectalité, autoconservation / sexualité, prégénitalité / génitalité, bisexualité psychique /identité sexuelle, masculin / féminin, hétérosexualité / homosexualité, Moi / objet amoureux, Moi / objet-couple, objet amoureux / objetcouple, couple / réalité externe, couple privé / couple public, couple amoureux / couple parental, notamment.
J'envisage trois niveaux structure-fonctionnels au sein de cette réalité psychique conjugale: groupal, intersubjectif et individuel-intrapsychique.
Il s'agit de la réalité psychique commune et partagée, co-créée par ses deux membres, avec ses organisateurs et ses formations spécifiques tels que l'appareil psychique conjugal, les fantasmes et angoisses corrélatives mis en commun, les alliances inconscientes (structurantes, défensives et offensives) et les formations conjugales de compromis parmi lesquelles des symptômes communs et partagés.
Une de ses productions sera la culture conjugale constitutive d'une identité conjugale.
Par ailleurs, précisons que le couple est fantasmatiquement vécu par ses deux partenaires, non seulement comme un « corps vivant matriciel », réactualisant la matrice maternelle, au sein duquel chacun s'installe, mais il est également investi et représenté comme un être vivant en croissance qui a, d'une part, des besoins vitaux à satisfaire, tant psychiques que fonctionnels, et qui, d'autre part, traversera inévitablement des périodes critiques, mutatives et maturantes.
Cette double représentation de « corps vivant matriciel » et d'être vivant en croissance, différente chez les deux partenaires, suscitera ou pourra susciter des fantasmes variés générant des angoisses diverses, claustrophobique, de dévoration, de persécution, mais aussi de nature dépressive.
Il comporte les deux types fondamentaux de liens à l'objet amoureux coexistant au sein de tout couple: les systèmes de relations d'objet, d'ordre génital et prégénital (oral, anal et phallique), et les identifications. Nous y trouvons également:
« L'organisation oedipienne du stade génital » conceptualisée par C. Parat (1967), qui est une modalité de structuration libidinale héritière de l'OEdipe, comprenant une double relation, hétérosexuelle et homosexuelle, dans un système à trois, composé des deux partenaires conjugaux et l'ensemble « des autres »;
Les principales conflictualités structurelles évoquées plus haut qui animent cette dynamique conjugale;
Enfin, la névrose inter-transférentielle qui procède de la mise en commun de certains aspects de la névrose infantile des deux partenaires, essentiellement les complexes d'OEdipe et fraternel.
A ce niveau, j'envisage les rapports, nécessairement conflictuels, du Moi de chaque partenaire à ses deux nouveaux objets, objet amoureux et objet-couple, mais aussi entre ces deux objets.
Rappelons que ceux-ci sont à la fois externe et interne, fantasmatique, total et partiel, de nature objectale et narcissique, bipulsionnellement investis par Eros et la pulsion de mort, donc objets d'amour et de haine.
De plus, il nous faut considérer les incidences de ces deux objets sur la dynamique et l'économie du Moi de chaque partenaire.
En effet, si ces deux nouveaux objets du Moi enrichissent son environnement objectal, externe et intrapsychique, ils vont également
déstabiliser son économie et sa dynamique, notamment la stabilité de son réseau d'investissements et élever son niveau énergétique de fonctionnement.
Quelles sont les motivations psychiques inconscientes qui nous poussent à rechercher un état amoureux et à créer un couple?
J'ai repéré une historicité dans la construction psychique de tout couple marquée par différents temps structuraux et organisateurs psychiques inconscients. Quels sont-ils?
Un premier temps organisateur correspond à la fusion foeto-maternelle suivie du système composé de la dyade mère-enfant et de la censure de l'amante (Fain, 1971) qui mobilisent les identifications primaires et narcissiques. Les fantasmes originaires sont déjà à l'oeuvre, dont le fantasme intra-utérin, puis les fantasmes de séduction et de scène primitive avec la censure de l'amante.
Survient à la suite, un premier temps de latence, d'ordre narcissique et auto-érotique, dominé par le plaisir d'organe et les pulsions prégénitales, jusqu'à l'OEdipe.
L'OEdipe, première poussée génitale — avec son double échec, objectal et narcissique et la construction d'un « objet couple » omnipotent (Roussillon, 2008) —, représente le second temps organisateur, accompagné des fantasmes de séduction, de scène primitive et de castration.
Il produira, « si tout se passe bien », l'organisation oedipienne du stade génital qui comporte une double relation, hétérosexuelle avec l'objet choisi, qui n'est plus l'objet oedipien, et homosexuelle, avec le monde extérieur, cet ensemble formant alors un système à trois, issu de la triangulation oedipienne.
La période de latence proprement dite, celle de l'attente pubertaire, constitue un second temps de latence qui est suivi du troisième temps organisateur, celui de l'éclosion pubertaire et de l'adolescence, avec ses transformations corporelles, sexuelles et ses remaniements psychiques permettant enfin à l'adolescent la réalisation physique et psychique de ses désirs primaires et oedipiens.
Toutefois, un quatrième temps organisateur serait constitué par un ultime passage déterminant, celui de l'accession à l'âge adulte, qui suppose le surmontement des épreuves critiques de l'adolescence de même que des possibilités de choix définitif d'objet amoureux et de construction d'un couple adulte, différent du couple adolescent.
Enfin envisageons le dernier organisateur du couple, le complexe fraternel, emboîté dans l'OEdipe.
A propos, pourquoi considérer le complexe fraternel comme un autre organisateur psychique inconscient du couple?
Comme nous l'indique R. Kaës (2008), le complexe fraternel nous confronte à cet autre semblable, double narcissique et peut-être bisexué, qui, dans notre monde interne, occupe la place fantasmatique d'un frère ou d'une soeur. D'où le rôle du complexe fraternel en tant qu'organisateur, spécifique et complémentaire, du couple.
Comment choisit-on son partenaire amoureux et conjugal?
Pourquoi choisir tel ou tel partenaire plutôt qu'un autre, à tel moment de sa vie?
Au préalable, rappelons la valeur structurante et mutative liée à la totalité du diphasisme qui régit l'instauration de la sexualité humaine (David, 1971). En effet, cette évolution en deux temps conditionne l'obligation de renoncer à l'objet de l'amour oedipien qui est bien un objet à jamais perdu, mais néanmoins recherché.
Les différents remaniements du travail de la période de latence et de l'adolescence, qui concernent tant les pulsions sexuelles que l'objet d'amour, comporteront notamment un travail de refoulement, de détachement, de désinvestissement des objets parentaux réels ouvrant la possibilité d'investir un futur objet amoureux autre que le parent oedipien ou un substitut direct (parental ou fraternel), donc de pouvoir établir une relation amoureuse dont une part ne s‘édifiera pas sur l'ancien désir oedipien. Il faudra que ce futur objet amoureux présente tout de même quelques liens d'identité partielle avec l'ancien et de la plasticité à l‘égard du nouveau (David, 1971).
Cet objet amoureux revêtira ainsi la structure d'une formation de compromis qui relève d'un véritable travail psychique ayant commencé avant même la période de latence.
Dans cette perspective, les travaux de J.G. Lemaire, dans la prolongement de ceux de Freud et de M. Klein, ont établi d'une manière déterminante, notamment dans Le couple, sa vie, sa mort (1979), les différentes modalités du choix d'objet conjugal, en y introduisant certaines, inédites jusqu'alors, et en insistant sur sa double polarité: en tant que source de satisfactions, de nature narcissique, érotique, tendre et agressif, et au service du renforcement de l'organisation défensive du Moi de chacun des partenaires.
La construction d'un couple et sa durabilité vivante procède d'un travail, non seulement d'ordre psychique, mais aussi d'ordre socioculturel et corporel-sexuel, il s'agit du travail de couple.
Ce concept interdisciplinaire de travail de couple nous aide à interpréter des faits conjugaux relevant de chacune des trois réalités — corporelle-sexuelle, psychique et socioculturelle —, dotée de leur propre temporalité, mais aussi à comprendre leurs articulations nécessaires, comme leurs insuffisances.
Ce travail de couple est réalisé conjointement par le Moi de chaque partenaire au service des interêts du couple. Investi pour une part plus ou moins importante, ce travail mobilise les trois niveaux inconscient, préconscient et conscient et comporte des aspects topiques, dynamiques et économiques. Il s'accomplit donc au sein des trois réalités du couple dont la temporalité de chacune conditionne celle du travail correspondant.
Il sera ainsi producteur d'une culture et d'une identité conjugales.
Il doit pouvoir conflictualiser et réaliser des liaisons souples, dynamiques et économiques entre ces trois réalités, assurant ainsi un fonctionnement conjugal supportable, durable et satisfaisant, tant pour le couple que pour ses deux membres. Toutefois, il ne peut être pensé en dehors de son rapport antagoniste, permanent et structurel, avec le travail individuel ou travail de l'individu, accompli au service des intérêts de chaque partenaire.
Aussi, au fil du temps, comment le Moi de chacun répartira-t-il ses investissements entre le travail individuel et le travail de couple, en
d'autres termes, quelles parts pourra-t-il consacrer à lui-même et au couple?
Par ailleurs d'inévitables différences se manifesteront entre les deux partenaires, quant à cet antagonisme, mais aussi au sujet de l'investissement préférentiel de telle ou telle réalité conjugale, qui pourront être ou ne pas être compensées par le travail du conjoint. Ces différences seront probablement variables au cours du cycle conjugal, mais pourront également se montrer figées, ce qui risquera de déterminer des difficultés voire des souffrances conjugales.
Sur un plan quantitatif, nous évoquerons des insuffisances ou des excès du travail du Moi des deux conjoints ou de l'un des deux, qui ne sont pas compensés par le travail de l'autre. Ils peuvent porter sur une ou sur plusieurs réalités, le résultat étant vécu comme insatisfaisant par l'un ou les deux partenaires, virtuellement conflictuel avec des mouvements projectifs hostiles, Ce qui les conduira à une souffrance conjugale.
Sur le plan qualitatif, nous considérons les aspects systématiques et figés, donc peu souples et mobilisables, insuffisants sur le plan créatif, des modalités d'accomplissement de ce travail, quelles que soient les réalités, corporelle-sexuelle, psychique ou socioculturelle. Nous envisagerons également le travail de liaison entre ces trois réalités qui peut être insuffisant ou excessif, ainsi que celui assurant la cohérence et l'harmonisation entre leurs temporalités propres.
Ce travail de couple et ses échecs nous conduisent alors à nous interroger sur les notions de normalité et de pathologie dans la vie de couple, sur ses fonctions, sur son évolution au fil du temps individuel et conjugal.
Les sociologues, J.C. Kaufmann (2007) et M. Bozon (2009), notamment, soulignent le passage historique et mutatif d'une définition institutionnelle du couple, par le mariage, à une définition interne et largement intersubjective du couple contemporain qui est bien moins garanti par les institutions.
De plus, j'estime que les couples contemporains sont devenus instables, fragiles, polymorphes et exigeants. Ils ont de plus en plus de difficultés à durer, malgré leur désir narcissique conjoint d'éternité et d'exclusivité soutenant leur « contrat conjugal » initial. Ce dont attestent nombre d'enquêtes et d'indicateurs statistiques depuis les années 1970: la baisse du taux de nuptialité hétérosexuelle, la croissance du concubinage, hétéro et homosexuel, des divorces et des séparations, des mariages homosexuels, des couples « pacsés », des « organisations polyamoureuses », mais surtout, la diminution de la vie en couple dite « cohabitante » et la hausse du nombre de personnes vivant seules, notamment dans les grandes métropoles internationales. Cependant celles-ci ne sont pas pour autant sans sexualité ni sans conjoint. Elles ont choisi une organisation conjugale moins engageante, exemplaire des couples contemporains.
Par ailleurs, les nombreuses exigences de chacun, à l'égard de l'objet amoureux et du couple, sont devenues multiples: d'ordre sexuel (la satisfaction est impérative); communicationnel (« Il faut parler de tout »; « on ne doit rien se cacher »); intellectuel (par la recherche d'échanges enrichissants et stimulants et par un besoin de complicité d'ordre amical); identitaire (par le renforcement des composantes statutaire-professionnelle et sexuée); et psychique (l'amour du partenaire doit s'exprimer sous forme de tendresse, confirmation narcissique, souci de l'autre, soutien en cas de difficultés; mais le couple doit être aussi un espace-temps de régression psychique restauratrice, de réparation de blessures psychiques précoces, d'épanouissement de chacun). En conséquence, le couple ne doit surtout pas être un lieu de frustrations et de souffrances. De surcroît, cet excès d'attentes et d'exigences mutuelles à l'endroit du couple et du partenaire amoureux se combine à la force conjointe des rapports devenus égalitaires entre les sexes et des revendications tant individuelles qu'identitaires. D'où l'existence d'un conflit de représentations et d'exigences idéales entre celles liées à l'individu (homme et femme) et celles liées au couple. Tout cela se complexifiera avec la création d'une famille car d'autres types de conflictualités adviendront: couple/famille, couple amoureux/couple parental, individu/famille.
Nos couples contemporains sont des représentants exemplaires de notre société occidentale. Comment les anthropologues et sociologues la caractérisent-ils?
Tout d'abord, notre société porte en elle un « degré inouï » de désordres, dans le développement même de sa complexité et, de fait, est à la fois en évolution et en crise permanentes (Morin, 1984/1994).
Mentionnons, par ailleurs:
Une singularisation croissante des individus dans leurs relations les uns avec les autres, de même qu'une plus large liberté de choix entre un plus grand nombre de possibilités qui va de pair avec l'augmentation des risques. De plus, il existe une injonction sociale poussant chacun vers l'accomplissement de soi, l'épanouissement personnel, la construction d'une identité singulière et autonome.
La centralité nouvelle de la sexualité désormais inscrite au cœur de la sphère de l'intimité et de l'affectivité conjugales. Elle devient une pratique personnelle fondamentale dans la construction du sujet, tant masculin que féminin, de même qu'une pratique conjugale constructrice et consolidatrice du couple. Ses insuffisances représentent aujourd'hui un facteur menaçant de rupture. Et nous retrouvons sur ce plan là une convergence des attentes et des exigences des hommes et des femmes, notamment de « continuité sexuelle », historiquement nouvelle, principalement avant la naissance des enfants.
En outre, la sexualité est, de nos jours, l'objet d'une dissociation multiple:
La sexualité se dissocie de la procréation qui occupe dorénavant une place restreinte et spécifique; elle tend aussi à se déconnecter du mariage ou de la conjugalité, du sentiment amoureux et de la dimension affective, plus généralement; une séparation s'opère également entre la sexualité érotique, avec la dimension fantasmatique et « rétensive » du désir (Fain & Braunschweig, 1971) et la sexualité-décharge, évacuatrice d'excitations; enfin, compte-tenu de la pression sociale et, notamment des médias, une nouvelle séparation s'effectue entre sexualité érotique et sexualité hygiénique. « Le sexe est bon pour la santé, comme faire du sport ! ». Il faut donc pratiquer le sexe !
Le mouvement de médicalisation et de psychologisation de notre société, particulièrement marqué, dont les discours et les pratiques produisent des croyances, de nouveaux modèles normatifs de pensée et de conduite, souvent interprétés, puis véhiculés par les différents médias.
Les valeurs de mobilité, de changement qui disqualifient les idées de permanence et les projets de longue durée. Or cette valeur contemporaine de mobilité entre en conflit avec celle de durée.
Enfin le déclin des institutions et des hiérarchies, la disparition relative de la morale extérieure et de ses normes de conduite, progressivement remplacée par des « principes de régulation interne » conduisant à une morale devenue strictement privée. Il s'agit, en effet, du dérèglement, de la défaillance des garants symboliques, sociaux et individuels-intrapsychiques, supports et cadres essentiels de nos activités sociales, intersubjectives et individuelles-intrapsychiques.
En fait, je considère que notre société nous adresse des prescriptions de nature paradoxale, donc pathogènes, que nous devons tous négocier de même que les couples et les familles: Etre adulte et responsable, mûrir / rester jeune et conserver la « fraîcheur » de l'enfance; être un homme, valoriser sa virilité / mais pouvoir aussi exprimer sa féminité; être une femme, épanouir sa féminité / mais aussi exprimer des traits masculins, phalliques, valorisés de nos jours; s'accomplir, s'épanouir personnellement, penser à soi / être dans la réciprocité, le partage, l'altruisme; être spontané / être dans le contrôle et la maîtrise de soi; être mobile, changer, évoluer / être stable, s'inscrire dans la durée; profiter des plaisirs immédiats, vivre dans le présent, être dans l'insouciance / établir des projets, être prévoyant; et bien d'autres encore.
Selon moi, tout cela témoigne d'une société caractérisée par des aspects nettement narcissiques et prégénitaux qui se combinent à un affaiblissement des composantes oedipiennes, mais aussi des processus de symbolisation et de sublimation. Prédominent également l'omnipotence du principe de plaisir individuel et une désintrication
progressive entre Eros et la pulsion de mort. Nous pouvons également repérer des éléments témoignant de la présence de défenses maniaques luttant contre une dépressivité latente.
Notre société, qui est en cours d'évolution, de changements, rapides et quasi-permanents caractéristiques de sa nature « hyper-complexe, selon Morin (1984/1994), vit des expériences de ruptures et des transformations, déorganisatrices-réorganisatrices qui sont fragilisantes, attaquant et ébranlant ses principaux garants symboliques (familles, Eglises, Etats, mais aussi modèles de pensée et de conduites institués, notamment), et nos couples sont pris dans ces turbulences historiques et socioculturelles incontrôlables, emportés par ces courants désintégrateurs-réintégrateurs.
Dans le sillage des réflexions de R. Kaës (2012), je dirai que différentes catégories de changements majeurs récents ont contribué à les travailler et à les fabriquer. Tout en sachant que ces couples ont également pris part à la production de ces dits changements, dans le cadre de rapports d'interdépendance et de circularité entre tous les protagonistes (instances politiques, institutions sociales, économiques et culturelles, agents sociaux, en particulier).
Une première catégorie concerne les changements d'ordre collectif, national et international qui se rapportent aux aspects économiques, politiques et géopolitiques, écologiques, démographiques et socioculturels.
Ils s'inscrivent, en particulier, dans le cadre global du processus de mondialisation et la crise des démocraties occidentales.
Une seconde catégorie concerne l'observation de changements individuels-intrapsychiques et dans les liens intersubjectifs.
En effet, l'économie libidinale contemporaine fonctionne, en particulier, à l'expulsion des motions pulsionnelles dans l'agir et mène à la souffrance psychique du sentiment de disparition du désir (Richard, 2011). Quant aux nouvelles expressions psychopathologiques individuelles, elles témoignent essentiellement d'une instabilité des rapports du sujet et de l'objet (R. Kaës, 2012). Evoquons les pathologies identitaires-narcissiques et les états limites. Ce qui a des implications manifestes au sein de la dynamique conjugale contemporaine.
Une dernière catégorie de changements concerne les métamorphoses de la femme induisant et participant à celles de l'homme, ce qui détermine les recompositions contemporaines des identités féminines et masculines,
mais aussi les transformations dans les rapports de genre qui ont d'inévitables répercussions sur les formes nouvelles de conjugalité et leur nature instable.
Tous ces changements contribuent à produire chez nos couples une crise aussi bien identitaire qu'identificatoire, à travers l'attaque de leurs garants symboliques. En effet, le modèle traditionnel de leur couple parental, une de leurs nécessaires sources d'inspiration, entre en conflit et en concurrence avec leur désir de s'en affranchir pour inventer, créer leur propre « modèle conjugal » répondant à des aspirations strictement individuelles et subjectivantes, mais aussi en « conformité » avec les nouveaux modèles véhiculés par les médias. D'où une crise contemporaine des « modèles conjugaux » productrice de changements et de transformations se traduisant par l'émergence de multiples formes de conjugalités comme de souffrances.
RESUMO: Após expor a historicidade dos casais contemporâneos, apresento a minha conceção psicanalítica e multidimensional do casal. Em seguida, abordo os tempos estruturais e organizadores psíquicos inconscientes da construção de todo o casal, bem como o trabalho da escolha de objeto conjugal e sua historicidade. No entanto, a construção e a vida de qualquer casal envolvem um verdadeiro trabalho. Trata-se do trabalho de casal, um conceito interdisciplinar que introduzo aqui, que nos ajuda a interpretar os fatos conjugais que pertencem a cada uma das três realidades. Este trabalho é, em particular, produtor da cultura e da identidade dos casais. A seguir, descrevo algumas características sociológicas dos casais contemporâneos, assim como da nossa sociedade, atravessada por correntes paradoxais. Finalmente, desenvolvo algumas reflexões de natureza psicanalítica e socioantropológica sobre a nossa sociedade e esses casais contemporâneos, dos quais são representantes exemplares.
PALAVRAS-CHAVE: casal, sociedade, trabalho, mudança, psicanálise, sociologia.