Les soins psychiques aux adolescents vulnérables posent des défis multiples, tant au niveau des conditions du travail d‘élaboration (situation extrême de la psyché; effets du traumatique) qu'au niveau du maniement du cadre (besoin de diffraction). Le travail psychanalytique groupal avec médiations, en mobilisant contenance, créativité et partage, permet de renouer avec de nouvelles alliances susceptibles de créer des conditions favorables d'appropriation subjective porteuses de créativité à l'adolescence. La médiation du Photolangage© est particulièrement bienvenue à l'adolescence face aux situations limites du soin psychique (adolescents/adolescentes en retrait scolaire, en rupture d'investissement objectal), là où l'associativité est devenue inviable. En effet, en s‘étayant sur la figurabilité et une forme de scénarisation, les participants dans la présentation de leur photo suscitent une activité interfantasmatique, une aire de jeu mobilisant une forme de malléabilité, source de remaillage des espaces psychiques souvent désaccordés chez ces adolescents/adolescentes.
Afin de discuter des apports du groupe et de la médiation Photolangage©, les auteurs ont choisi de présenter le cas clinique d'un adolescent participant à un dispositif de soins Maison des Adolescents.
Les adolescents/adolescentes vulnérables risquent plus que d'autres de rentrer dans des troubles psychopathologiques quand ils se trouvent soumis aux processus d'appropriation subjective. C'est en 1991, dans un rapport au Congrès des Langues romanes intitulé « Du Sujet » que R. Cahn a commencé à développer la notion de subjectivation à partir de son expérience des « cures »
d'adolescents et d'adolescentes, souvent atteints de psychose, en institution. Et ceci, afin de rendre compte des difficultés de construction d'un espace psychique différencié. Par la suite, la subjectivation est devenu un concept plus généralisé, ce qui a permis de mieux appréhender l'évolution des changements psychiques à l'adolescence (Cahn, 1991). R. Kaës et J. Puget ont montré que cette
Seguindo a exigência da preservação do anonimato dos pacientes e da confidencialidade, o material clínico é apresentado com alteração da identidade do paciente e de dados clínicos.
Psicoterapeuta e Professsor de Psicopatologia da Criança e do Adolescente, Equipa Vulnérabilités, CRFDP, Université de Rouen Normandie. E-mail:
Psicóloga Clínica, Fondation Bon Sauveur de la Manche. E-mail:
Picóloga Clínica, Psicoterapeuta, Equipa Vulnérabilités, CRFDP, Université de Rouen Normandie. E-mail:
Psicóloga Clínica, MCU em Psicopatologia da Criança e do Adolescente, Equipa Vulnérabilités, CRFDP, Université de Rouen Normandie. E-mail:
aventure de la subjectivation, en particulier à l'adolescence, se joue dans plusieurs espaces psychiques non homogènes. Les récits amenés par des patients qui vivent des phénomènes de trauma social ne vont pas se référer forcément à leur monde intérieur mais à des expériences de liens, ou à des phénomènes transubjectifs qui peuvent induire des effets émotionnels traumatiques et provoquer des incorporats culturels avec des répercussions sur la psyché (Puget, 2020).
La violence à l'adolescence est alors due à des souffrances subjectales mais aussi à des problématiques d'alliance tant du côté des groupes primaires que des groupes secondaires. Les troubles des conduites peuvent être alors une réaction à des problématiques pulsionnelles, quoiqu'également liés à des résonances avec un attachement insécure, un mode de filiation narcissique, des problèmes d'affiliation, voire de déracinement, des mécanismes de honte ou de relégation identitaire. Face aux craintes de dépendance, ils vont se livrer à des conduites d'auto-sabotage, ce qui rend difficile toute stratégie thérapeutique classique développée à partir du modèle analytique, que ce soit le dispositif divan /fauteuil ou le face à face. C'est la raison pour laquelle d'autres propositions ont été mises en avant comme des formes de diffraction soit du dispositif/cadre psychothérapeutique (bifocale ou multifocale avec plusieurs approches et plusieurs intervenants) soit des objets à investir (groupe et médiation).
L'objectif de cet article est de discuter de l'intérêt de ce type d'orientation thérapeutique, à savoir les fonctions du groupe et d'une médiation, le Photolangage© dans les stratégies thérapeutiques avec des adolescents vulnérables.
Avec les changements corporels, la sexualisation des conduites, la puberté est vécue comme effractante, l'enfant retrouvant alors des conflits antérieurs jamais complètement élaborés durant la période de latence. Certains auteurs parlent même de trauma de la puberté pour éclairer la violence effractive de cette période (Gutton, 1991; Marty, 1999). Cependant, le jeune risque encore d'être plus menacé de débordement là où préexiste une vulnérabilité traumatique ou narcissique : relations de dépendance avec les proches, attachement insécure, antécédents traumatiques dans les générations précédentes (Drieu, 2001).
Face à un contexte de dépendance, de vulnérabilité, il risque d'entrer dans l'adolescence dans des tensions redoublées amenant des formes d'engagement en « auto-sabotage », car ce qu'il attend le plus (le soutien narcissique) est aussi ce qui le menace dans son identité créant ce que P. Jeammet (1991) a nommé un écart narcissique-objectal. Aussi, les défenses primaires, la violence narcissique sont alors excessives, ce qui le conduit à se mettre en retrait, à désinvestir la réalité et à risquer de creuser le lit de la dépression. Celle-ci s'installe de manière insidieuse, masquée souvent par des troubles des conduites (phobie scolaire, sociale, tentatives de suicide).
L'adolescence de par la radicalité des processus (opposition entre pulsions/défenses, entre richesse des processus cognitifs et fragilité psychique, entre rupture et besoin de continuité avec l'entourage…) rend antinomique les désirs de vie et de mort. D'un point de vue psychodynamique, ce que nous appelons « l'intrication pulsionnelle » qui permet de tolérer le mortifère en soi est fragilisée car le bel équilibre pulsion/défense de la latence est menacé (Green, 1983, 1999). Du point de vue des liens, si l'attachement s'est constitué de manière insécure, dans un contexte de « traumatismes relationnels précoces », la deuxième période de séparation individuation, ou le travail de subjectivation, risquent d'être gravement compromis, ce qui provoquera une sorte de redoublement des tendances à l'auto-sabotage, voire des « conduites traumatophiliques » (Bonneville-Baruchel, 2008; Drieu, 2004). Toute forme de détachement négocié avec les adultes, figures de référence, risque d'être compromise. Si, comme tout adolescent, ils ont besoin de prendre de la distance avec le monde de l'enfance (les parents mais aussi les investissements de l'enfance), ils risquent de « rejeter le bébé avec l'eau du bain » et perdre les références qui leur assurent la continuité d'existence. S'ils ont besoin d'affirmer leur identité en renouvelant leurs identifications à des figures plus adéquates, en essayant d'acquérir ce qu'ils ont reçu en héritage des générations antérieures, il leur est nécessaire, quand ils se détachent des figures aimées de l'enfance, de renouveler leurs alliances à travers l'investissement des pairs (faire génération) mais aussi des parents dans la réalité. En effet, ceux-ci les assurent quant à la continuité de leur vie psychique lorsqu'ils sont confrontés à la violence de leurs pulsions, mais aussi à éprouver la force de leurs liens de filiation. Ils sont ainsi souvent piégés dans des allers et retours entre leur famille et la rue, entre une inscription dans une filiation (le rapport à la transmission) et des velléités d'appropriation subjective avec de nouveaux liens avec les pairs, qui s'accompagnent de changements dans les investissements et d'une tentative radicale de faire génération au détriment de la relation à l'adulte (Drieu, 2006). Dans ce contexte, ils (ou elles) peuvent s'enfermer davantage dans des formes de radicalité, renforçant la bande, le gang dans une sorte de forteresse groupale (le « mur de mentalité de groupe » décrit par Bion (1961), phénomène très puissant dans les bandes d'aujourd'hui vivant en banlieue).
Ce risque est encore plus élevé dans les familles où les transactions à l'adolescence sont déficientes ou inexistantes, souvent pour des raisons traumatiques. En effet, les phénomènes de rupture, d'inclusions dans les bandes, les agir violents sont importants là où préexiste une vulnérabilité narcissique et/ou traumatique chez l'adolescent, là où les liens se sont construits en rapport avec des traumatismes relationnels précoces dans des relations de dépendance avec l'entourage. Les liens entre la violence auto et hétéro-agressive à l'adolescence et des antécédents traumatiques sont reconnus dans de nombreuses études épidémiologiques (p. ex., Choquet & Granboulan, 2004). Ces études ont montré à maintes reprises la comorbidité pouvant exister à l'adolescence entre antécédents traumatiques de troubles dans la famille et violences suicidaires (…). Au-delà, les troubles de dépendance, les enjeux suicidaires à l'adolescence surgissent là où des adolescents ne peuvent intégrer la violence des pulsions, les changements dans l'image de soi, dans leurs relations à l'environnement. Ils surviennent là enfin où les parents pour des raisons qui tiennent souvent à leur propre adolescence ne peuvent redéfinir de nouveaux liens avec leurs enfants devenus adolescents, étant trop pris eux-mêmes dans une aspiration à un mode de filiation traumatique. Toute retrouvaille avec une figure de parent susceptible de redevenir un étayage narcissique parental est alors empêchée, ce qui bloque le travail de subjectivation de fin d'adolescence et, par la même occasion, la refondation de nouvelles alliances porteuses d'évolution en fin d'adolescence.
Toutefois, même lorsque le désinvestissement est roi, la dimension de rupture inquiétante chez les adolescents, leurs conduites mobilisent des « tendances traumatophiliques » : tentation de répéter le traumatique en instance dans la famille à travers des conduites de prise de risque, des scénarios de vie et de mort : auto-engendrement/désengendrement (Drieu, 2004). Ces actes restent susceptibles de potentialiser de nouvelles transactions si nous parvenons à les penser dans une approche binoculaire du soin psychique. Il s'agit de pouvoir repérer les conflits en interne mais aussi de mettre en lien les symptômes du jeune sujet avec son histoire de filiation et d'affiliation. Souvent, nous ne pouvons travailler dans cette perspective qu'en nous appuyant sur des démarches différenciées vers l'adolescent, ses proches, la famille (prise en charge plurifocale), voire qu'en développant plusieurs approches thérapeutiques comme dans les thérapies multifocales (Drieu & Le Malefan, 2008).
Dans une démarche de consultation thérapeutique, il s'agit d'aménager le cadre thérapeutique pour surmonter la violence des tensions mais aussi parfois d'utiliser l'apport de la pensée contre-transférentielle des thérapeutes dans des formes de co-thérapie, voire d'analyse de groupe dans les institutions.
En effet, la propension aux agir l'extériorisation des conflits nous oblige à nous décentrer de la démarche thérapeutique classique d'analyse des mouvements internes. Comme dans une forme de rêverie maternelle primaire, le thérapeute doit pouvoir prêter son psychisme, ses capacités de métaphorisation pour aider l'adolescent(e) à réintégrer ses conflits tout en assumant une position référentielle face à l'escalade des agir. C'est pourquoi J. Kestemberg (1981) évoquait la nécessité pour le thérapeute d'occuper une position tierce, parfois du côté d'une dimension surmoïque (référent de la réalité), à d'autres moments dans une perspective plus idéale, soit référent du projet, des processus d'appropriation subjective. Ainsi, la désintrication des pulsions, les projections des conflits provoquent des mouvements de demétaphorisation fragilisant encore plus les investissements du Moi et mettant en opposition les différents aspects de la réalité. P.-C. Racamier (1993) parle d'un thérapeute devant occuper une position d'« ambassadeur de la réalité ».
Toutefois, pour acter cette position médiatrice, il est nécessaire de s'appuyer sur la négociation, l'aménagement du dispositif/cadre thérapeutique mais aussi sur sa propre activité phorique à partir des médiations et souvent d'une activité groupale, soit des intervenants réunis dans le partage de leurs représentations en interrogeant les constellations transférentielles, soit en direction des adolescents eux-mêmes comme par exemple dans les dispositifs de groupe avec médiation (Drieu & Persehaye, 2005; Drieu, Thomas et al., 2016).
L'expérience des dispositifs de groupe et de médiations a commencé au XIXème siècle avec tous les travaux autour de la créativité dans les ateliers thérapeutiques avec la question des soins aux sujets psychotiques. Ces ateliers se sont trouvés initiés dans un environnement asilaire où il était question surtout d'une approche de l'activité à partir des idées morales hygiénistes. Les créations artistiques anonymes recueillies derrière les murs des asiles d'Heidelberg et présentées par H. Prinzhorn (1922/1984), vont modifier progressivement cette approche du soin. Ainsi, à partir d'une conception phénoménologique, il va montrer que la créativité qui se révèle derrière les productions artistiques, peut modifier profondément le sujet dans son appréhension de ses troubles. Un courant d'expression est initié, l'art brut, qui sera repris des années plus tard dans les dispositifs de soins proposés par Lafargue et
Boustrat . Les ateliers de l'art cru proposés à l'hôpital psychiatrique n'ont pas la prétention de guérir les psychotiques mais de les aider à changer le regard qu'ils portent sur eux-mêmes. Si un travail de reconstruction de l'histoire de chacun s'opère, il ne se fait pas sur les œuvres mais à travers la médiation des photographies de celles-ci qui tiennent lieu d'album souvenir et, dirions-nous aujourd'hui de reconstruction narrative.
Par rapport aux enfants, Bettelheim (1976) avec la psychanalyse des contes de fée, met l'accent sur la valeur thérapeutique car métaphorique, figurative des contes. Selon René Kaës et al. (1989), c'est surtout par la force des contenus, des mécanismes de figurabilité et la subjectivité avec laquelle nous y réagissons que les contes se rapprochent beaucoup du rêve et du travail d'associativité qui se produit. Ce fonctionnement phorique permet de relancer le processus de symbolisation, les participants d'un groupe relançant la créativité et ses fonctions « médium malléable » (Milner, 1977; Roussillon, 1991). A l'image de la « pâte à modeler », R. Roussillon attribue au médium malléable 5 qualités : indestructibilité, extrême sensibilité, indéfinie transformation, inconditionnelle disponibilité et vie propre. « Le médium malléable, objet externe défini par l'ensemble des cinq propriétés, est l'objet transitionnel du processus de représentation » (p. 130). Comme l'objet transitionnel, les supports de médiation, les rapports des participants à ces supports vont apparaître comme des signes, indices de certains processus psychiques, les processus transitionnels, dont il représente la forme matérialisée. Comme dans les premiers temps de la vie, les processus de symbolisation vont se potentialiser ici à travers les dimensions médium malléable du dispositif, c'est-à-dire que chaque participant puisse trouver des qualités de prévisibilité et de constance, une disponibilité inconditionnelle dans la présence des intervenants, une sensibilité, une adaptabilité des supports de médiation et des enveloppes et la survie face aux attaques du cadre qui ne manqueront pas de survenir avec des adolescents vulnérables.
Si l'idée d'une psyché de groupe est initiée par Freud (1914), les premiers travaux fondateurs nous viennent des psychosociologues tels que Lewin sur la dynamique des petits groupes. Dans l'approche psychanalytique, parallèlement, Bion (1961) à partir des soins aux soldats traumatisés par la guerre, discute de la dynamique de groupe mais dans ses effets inconscients (défenses groupales), tandis que Foulkes (1964/2004), à travers la notion de « matrice groupale » nous invite à penser la manière dont nous sommes habités par l'appartenance à un « groupe primaire » qui oriente notre fonctionnement inconscient avec les groupes secondaires. En lien avec ces travaux, Pichon Rivière (1975) va poursuivre sur les processus inconscients qui se développent dans les groupes avec les rapports de résonance entre groupes internes et groupes externes. Ces résonances sont particulièrement exacerbées à l'adolescence, car l'adolescent(e) doit intégrer ce qu'il hérite de sa filiation tout en faisant génération, ce qui l'amène à revisiter et à renégocier ses modes d'alliances. Pichon Rivière nous permet d'approfondir l'idée héritée de Freud qu'il existe une psyché de groupe avec des processus inconscients opèrent en leur sein. « Le groupe dispose de structures, d'organisations et de processus psychiques qui lui sont propres. Il y a une création psychique propre aux groupes, des entités psychiques qui ne se produisent pas sans le groupement » (Kaës, 2005, p. 9). Anzieu poursuit l'étude de certains processus (l'illusion groupale) amenant par la suite Kaës et al. (1999) à prolonger sur le fonctionnement des groupes thérapeutiques, puis des phénomènes de groupe dans la construction du sujet.
À certains moments de la vie, comme à l'adolescence, les processus de subjectivation se révèlent dans des expériences groupales d'où le rappel de Kaës (2005) que l'inconscient serait structuré comme un groupe. En reprenant les idées de Pichon Rivière ou Napolitani sur les groupes internes, il montre en effet que s'ils sont le reflet d'expériences relationnelles internalisées, ils témoignent des processus groupaux dans la formation de l'inconscient. “Dans le mouvement de l'œuvre de Pichon Rivière, comme dans la logique de mes propres recherches, la nécessité du concept de groupe interne se sera imposée pour rendre compte de la questionnante articulation entre l'intrapsychique et l'interpsychique, entre le subjectif et l'intersubjectif.” (Kaës, 1994, p. 186). Cette idée est cruciale à l'adolescence quand on se pose la question des places respectives des souffrances produites par un lien social destructeur et celles des troubles inter-psychiques propres au passage adolescent. Nous verrons que, dans le prolongement de cette idée, les dispositifs groupaux dans les soins aux adolescents peuvent être bienvenus, le groupe thérapeutique devenant une sorte d'espace phorique dans lequel s'externalisent des formations et des processus psychiques qui appartiennent aux participants, ce qui pose la question du cadre et des médiations pour leur élaboration.
Dans le domaine des groupes et des médiations, des auteurs comme Kaës (1994) et Rouchy (2007) ont essayé de comprendre, d'explorer les articulations entre différents espaces psychiques (intra-inter et transubjectifs). Kaës (2012, 2015) a ainsi développé l'idée que pour intervenir sur le mal-être du sujet, qui peut se comprendre comme des effets du démaillage des métacadres (valeurs),
il faut développer à partir de la psychanalyse une métapsychologie des espaces psychiques coordonnés. Ainsi, dans le droit fil de ses travaux antérieurs, l'idée que l'inconscient est un groupe, il en vient à poser la question de l'agencement des rapports entre l'espace interne de chaque sujet et l'espace commun et partagé par plusieurs sujets dans le groupe. Autrement dit, dans un dispositif thérapeutique, comment l'espace groupal peut être organisé afin d'induire un travail de contenance, d'élaboration des effets de traumas primaires. Au-delà, se pose l'intérêt dans les processus thérapeutiques d'utiliser des médiations qui vont amener à s'intéresser à une autre approche de la psychanalyse, tout d'abord centrée sur le travail du rêve pour passer au travail du jeu.
Le groupe souvent perçu jusqu'alors dans la psychanalyse comme le lieu des conflits, des rapports de force devient aussi un espace de mise en commun et potentiellement de partage du travail des fantasmes et de l'imaginaire. Ce travail psychique peut alors aider à restaurer le Moi peau et/ou les différentes enveloppes effractées par le traumatisme primaire ou traumatismes relationnels précoces, ce à la condition, bien sûr, que puisse s'opérer une élaboration de la pratique des thérapeutes (analyse des phénomènes induits par la création d'un dispositif, du contre transfert, de l'implication d'une médiation…) (Anzieu, 1979). R. Kaës a prolongé cette hypothèse en soulignant combien les formations inconscientes individuelles (image du corps, imagos, complexes familiaux, identifications, fantasmes) se trouvent régulées par un appareil psychique groupal se constituant dans les alliances, contrats et pactes. En dépassant ainsi l'opposition entre sujet et groupe, il développe une nouvelle conception des processus thérapeutiques avec des pratiques mettant en perspective les processus psychiques propres au sujet et ceux du groupe. Le travail clinique dans le groupe se déplace alors, comme l‘énonce par ailleurs R. Roussillon face aux situations limites de l'analyse, du travail du rêve et avec l'interprétation à celui du jeu, avec la construction, ou reconstruction ou co-construction, de la pensée. Il s'agit alors de penser l'articulation entre des processus qui se fondent sur le modèle analytique de la cure individuelle comme l'association libre, l'interprétation des conflits, le lien constitué sur l'abstinence de contact et la neutralité et des processus fondés sur le modèle du jeu, axés sur l'analyse transitionnelle. C'est-à-dire, utiliser une polyphonie associative de médiations prêtes à relancer le travail de symbolisation. Les dispositifs doivent en fait être pensés de manière à articuler l'activité de symbolisation et la subjectivation ou plutôt l‘« intersubjectalisation » (Carel, 2006).
Cependant, aux niveaux intrapsychiques et intersubjectifs, nous devons ajouter le niveau groupal ou institutionnel, pour penser les maillages des dispositifs thérapeutiques de groupe en institution. Il ne peut s'agir d'un simple emboîtement dans la mesure où chaque niveau produit des effets sur les autres. Ainsi, sommes-nous confrontés quand on est psychologue ou psychanalyste dans une institution (un « psychiste ») à penser dans la logique des liens, de leur historicisation, l'exigence de liaison et de transformation qui vont s'imposer à chaque sujet dans les groupes, les équipes, les institutions. On voit là les difficultés qui vont s'opérer face aux sujets accueillis pris dans des problématiques de subjectivation ou de symbolisation (les adolescents du foyer par exemple), mais aussi face au déni d'historicisation qui s'opère dans beaucoup d'institutions d'où la nécessité de réfléchir à la mise en place de dispositifs adéquats. Nous devons distinguer nettement les processus de la cure analytique individuelle de ceux de l'analyse groupale, l'analyse de groupe, ceux des problématiques institutionnelles et des psychothérapies de groupe. A l'idée d'articuler l'intrapsychique et l'intersubjectivité, J. C. Rouchy (2007, 2008) ajoute dans son intérêt pour le travail de la groupalité en institution, un troisième registre, celui du transubjectif, le monde des incorporats, des violences qui traversent les différentes enveloppes. Le travail analytique de groupe doit être l'occasion et le moyen d'élaborer les incorporats personnels et culturels difficilement mobilisables et élaborables, encore plus dans notre situation de mal-être généralisé qui va toucher profondément les pratiques cliniques dans les institutions. Face à des situations de plus en plus anomiques dans les institutions (logiques de prestations difficilement élaborables par les collectifs, recouvrements des problématiques provoquant des effets de répétition, effondrement des métacadres), il est en effet de plus en plus nécessaire de penser à notre rapport interne aux dispositifs de groupe (notre propre investissement du dispositif/cadre), mais aussi les rapports entre la situation de groupe proposée, le cadre institutionnel et l'environnement (Diet, 2013).
« La particularité de cette méthode ne réside pas essentiellement dans le fait qu'elle propose une « médiation » dans l'accès à des formations et à des processus psychiques qu'il s'agit de connaître, de transformer ou de soigner : toutes les méthodes visent plus ou moins cet accès. Son originalité tient aux caractéristiques du médium, la photographie, utilisée dans le but de produire un effet de langage, et plus précisément de parole, là où elle fait défaut, là où elle est en souffrance. Elle tient aussi à la mise en œuvre, pour atteindre ce but, du travail psychique spécifique
Page 67que mobilise et produit l'intersubjectivité dans un dispositif de groupe » (Kaës, 2000, p.5).
R. Kaës dans ses propos met l'accent sur une qualité de la médiation Photolangage©, sa propension comme « objet trouvé/créé » à développer une forme de malléabilité à l'adolescence propice à mobiliser, par une forme de figurabilité, l'imaginaire, les fantasmes. Il en est de même pour les contes enfantins pour le travail thérapeutique avec les enfants (Chouvier, 2011). D'autres formes de médiations peuvent susciter une forme de malléabilité plus expressive là où les objets sont à créer, comme les médiations artistiques et le jeu dramatique. Dans ce dernier contexte, il s'agira de mobiliser surtout l'expression dans son rapport aux sensations et aux émotions plutôt que l'esthétique.
Le Photolangage© est une méthode se rapportant davantage à la dynamique du « trouvé/créé » proposant la médiation de photographies initiée en 1965 par un groupe de psychologues et psychosociologues lyonnais. C. Bélisle, A. Baptiste et al. (1968), psychosociologues, chercheurs et intervenants dans le champ de la formation permanente qui ont voulu mettre à disposition une méthode pour communiquer en groupe par la photo. Utilisés au départ comme support d'expression dans les contextes de groupes de formation, de prévention, des groupes Photolangage© sont progressivement apparus dans le domaine de l'éducation à la santé par rapport aux adolescents. Muller (2009) précise, par rapport à la constitution des jeux de photos, que : « Les photographies, choisies pour leur forte puissance suggestive, leur capacité projective, leur qualité esthétique et leur valeur symbolique, viennent stimuler, réveiller les images que chacun porte en soi […] Le fait de prendre conscience de ses propres images et de pouvoir en discuter dans un groupe peut amener […] un développement de la sensibilité imaginative. » (2009 p. 93). « Une telle approche confronte, dès lors, les individus aux fonctions de projection de l'image et permet le déclenchement d'une expression personnelle créative » (2009, p. 103).
Chaque dossier de 48 photographies a été construit au départ par C. Bélisle et A. Baptiste dans une dynamique de recherche/exploration des représentations sociales autour d'un thème (groupe de recherche, choix de photos, expérimentation avec questionnaires dans des groupes types).
Si, par exemple, le dossier « corps, communication et violence à l'adolescence » était destiné à l'origine à des jeunes pour animer des groupes de parole dans le cadre de l'éducation à la sexualité, progressivement le Photolangage© a été utilisé pour faciliter un travail d'activité thérapeutique de groupe. Celui-ci est déterminant pour favoriser les processus de mentalisation ou de symbolisation là où des adolescents affrontent des difficultés de subjectivation. Ces difficultés d'appropriation subjective causent de l'inhibition ou des troubles des conduites, les empêchant par exemple des prises de parole ou le développement du jeu face à leur pairs. Le rapport aux photographies dans un contexte de groupe peut mobiliser des représentations, des émotions qui, si elles se trouvent partagées, peuvent participer à un travail de transformation de la pensée. Aussi, cette médiation a très vite révélé des potentialités avec d'autres publics (adultes, personnes âgées) dans des contextes différents (choix professionnels, prévention, formation, voire aussi analyse institutionnelle) pour intégrer progressivement des projets de soin psychique vers les sujets les plus vulnérables.
La photographie s'est donc trouvée utilisée comme un « embrayeur des processus associatifs » favorisant le partage interfantasmatique, et non pour son pouvoir esthétique (Kaës, 2000). Ainsi, il ne s'agit pas de demander un avis sur une photographie, mais plutôt de faire un choix d'une ou plusieurs photographies (selon les cas) pour exprimer visuellement et verbalement, en les commentant, un vécu, un point de vue personnel qui ouvre l'espace à un échange et à des scénarios partagés. Si l'expérience fût totalement intuitive au départ comme les recherches sur les petits groupes avec Lewin, elle fut l'objet de réflexion, tant du côté de son dispositif/cadre d'intervention que des jeux de photographies. A partir de son travail de thèse, puis de celui d'un groupe de cliniciens, C. Vacheret (2000) a développé la méthode Photolangage© susceptible de favoriser les processus associatifs ou « sécuriser le travail d'associativité », ce que R. Roussillon appelle « la polymorphie de l'associativité psychique » (Roussillon, 2013, p. 373).
Dans le domaine du soin psychique, C. Vacheret et ses collègues (Roussillon, 2013, p. 373) ont souhaité développer des repères permettant de mettre l'accent sur le travail intersubjectif, voire transubjectif, là où nous travaillons sur la groupalité et le rapport groupe et institution. Ainsi, quel que soit l'objectif du travail groupal, nous pouvons retrouver certaines constances tel que le croisement de jeux de photographies (48 chacun), une séance qui se joue en deux temps (un temps de choix visuel de la ou des photos dans le silence, dans le respect de la temporalité de chacun, un deuxième temps de parole sur les choix et de partage qui incite aux échanges associatifs) avec la participation des animateurs ou soignants.
L'approche des photographies en plusieurs temps amène au passage du sensoriel (émotion dans l'accueil du groupe à la figurabilité (choix et présentation de la photo) et à la symbolisation ou le symbolique (représentations individuelles et partagées). Elle favorise, par ailleurs, une forme de malléabilité de l'expérience, car cette polyphonie
des registres psychiques impliqués dans les échanges provoque un retour à l'associativité en passant par l'acte du jeu (acte suspendu, contenu). Autrement dit, la médiation Photolangage© va servir de vecteur de symbolisation.
Pensée, au départ, comme approche thérapeutique la méthode Photolangage© a évolué progressivement vers une modélisation du cadre groupal. Aussi, a-t-on souhaité réduire l'importance du groupe passant de 5 à 8 sujets au lieu de 12-15 pour les formations, la durée d'une séance à 1h15 ou 1h30 hebdomadaire au lieu de 2h. La question de la régularité et de la constance du dispositif/cadre s'est trouvée aussi posée, comme pour tout groupe thérapeutique. A partir de là, les indications peuvent être multiples, les participants peuvent présenter des troubles diversifiés. Le choix de la question ou de la consigne se fait en amont et en résonance avec les déroulements des séances précédentes, les animateurs (ou co-thérapeutes) cherchent à développer une progressivité de l'expérience groupale, ayant comme consigne les photos d'ailleurs et sollicitant les participants dans leurs représentations et résonances. Comme tout groupe thérapeutique, il y a la nécessité pour les « co-thérapeutes » d'être plusieurs (psychologues, soignants, …), ce qui donnera une forme de garant de la continuité du travail de groupe, une expérience retrouvée avec la bisexualité psychique, celle des origines mais également de l'adolescence. Ces « co-thérapeutes » se déterminent par exemple pour chaque séance quant au choix de la consigne (ou de la question), une réflexion se tissant dans une forme de groupalité ramenant au premier plan l'identification à des parents intériorisés combinés et suffisamment bons, à une « fonction parentale contenante et organisatrice » (Brun, 2014, p. 81). Ainsi, discute-t-on le thème, le poids des mots mais aussi la manière dont les co-thérapeutes conçoivent le groupe dans une forme de « rêverie interfantasmatique ». Ils sont à la fois « pilotes » du groupe mais aussi « participants » qui choisissent et présentent eux-mêmes des photos. La sélection des photos se fait de manière intuitive, même si elle est toutefois dépendante des représentations des soignants du groupe, de la consigne et de chaque patient.
Dans les groupes initiés en institution, les co-thérapeutes en lien avec leur place peuvent se donner des fonctions spécifiques renvoyant soit au modèle du couple, soit au référant porteur des associations, la première renvoyant à l'élaboration groupale et l'autre centrée davantage sur le cadre thérapeutique. Avec les adolescents vulnérables en particulier, la « bidimensionnalité » ou la « bisexualité psychique » dans le couple des thérapeutes va beaucoup compter afin de sécuriser le fonctionnement associatif du groupe (Houzel, 1996). Au-delà, il y a nécessité de penser la place du groupe dans l'institution car sa mise en place, son fonctionnement dépend beaucoup de la potentialité des co-thérapeutes à produire un lien et un écart avec les autres activités, une sorte de « sas » où peut se déployer une forme d'activité transitionnelle.
La médiation de la Photolangage© est proposée au sein d'une structure d'accueil et d'hébergement pour adolescents appelée l'Hébergement Thérapeutique, service intégré à une Maison des Adolescents. La pluridisciplinarité (professionnels du soin et de l'éducatif) présente dans cette structure permet une large observation des jeunes dans leurs modalités relationnelles en dualité ou en groupe. La prise en charge du jeune est définie avec lui et son environnement familial, lors d'une rencontre qui précise les objectifs et la durée du séjour (de 3 à 6 mois). Plusieurs types de médiations sont envisagés pour évaluer et accompagner le jeune lors de son accueil.
Le groupe avec Photolangage© est proposé sous forme de séances hebdomadaires (le mercredi de 14h à 15h30) organisées dans la salle d'activité de la structure et établies selon un calendrier s'appuyant sur le calendrier scolaire.
Le cas de Luc est extrait d'une période où les séances seront au nombre de 13 au total, soit une première session de 6 séances (de septembre aux vacances de la Toussaint), puis, après une interruption de 2 semaines, une deuxième session de 7 séances. Le groupe est composé de 5 jeunes et 2 co-animateurs.
Il s'agit d'un jeune de 17 ans, grand, mince avec une démarche un peu rigide liée à 2 interventions chirurgicales sur le tendon d'Achille (réalisées il y a 9 mois environ).
Il est le 3ème d'une fratrie de 4, (son grand frère ayant été également suivi), il vit au domicile parental où il «se laisse porter », se positionnant plus proche des adultes que des adolescents.
Pris en charge par l'Espace de Soin et de Médiation précédemment, son accueil à l'Hébergement Thérapeutique est un projet de longue date, face à une déscolarisation, un isolement et des conflits au domicile parental amenant à un retrait scolaire et social. Après un séjour en début d'année, son admission dans la structure se fait au printemps avec le projet de reprendre une formation. Luc sera présent à toutes les séances.
Il nous a longtemps opposé une résistance passive très importante par des manifestations comportementales qu'on pouvait interpréter comme un désir de s'extraire du groupe : buste tourné sur
le côté, regard vers l'extérieur et vers la baie vitrée, réponses les plus brèves possibles… Il semble ne pas vouloir/pouvoir s'intégrer dans le groupe, au point que nous remettons en question nos formulations de consignes, utilisées pour la dynamique du groupe. Nous sommes souvent amenés à en reparler avec la problématique de Luc dans la tête. Il provoque chez nous une certaine agressivité par son absence de verbalisation, de lien entre la photo qu'il choisit et la consigne, et aussi du fait qu'il n'accroche pas à ce qui est dit. Ainsi, nous décidons d'aborder le thème de la colère à la 3ème séance.
A la 4ème séance il semble plus réactif quand on l'interpelle, et participe un peu plus à la discussion autour de la question suivante : « Avec une photo racontons au groupe une situation dans laquelle nous avons eu peur ».
Il commencera la séance en échangeant des regards «vides» avec le co-animateur. Il prend la parole après moi, comme pour s'étayer, ayant choisi la même photo C26 (N/B). Alors que je parle de la crainte de tomber dans les escaliers, il évoque une peur d'une répétition à l'infini (comme des couloirs sans fin, pièces identiques), avec une perte des repères spatiaux, un décrochage avec la réalité, vécu dans les rêves ou au quotidien. Lors de sa prise de parole, il semble rester dans ses pensées, accessible néanmoins lorsqu'on l'interpelle.
Si l'émoussement affectif est toujours là, il semble néanmoins plus dynamique dans les échanges verbaux du groupe, même s'il nous apparaît davantage dans une attitude de défiance. Puis il parvient à partager sur ce qu'il dit aimer en pointant parallèlement un certain apragmatisme contre lequel il ne semble pas pouvoir lutter.
La 2ème session, et particulièrement la 7ème séance, font place à plus de participation de sa part, comme s'il s'animait un peu de l'intérieur. Il recherche maintenant notre regard, dans des instants presque de « complicité », sourit, prend la parole en début de séance, se dévoile, il semble être plus présent. Son discours se modifie, faisant penser à une « appropriation du je » avec la question : « À l'aide d'une ou deux photos parlons de notre famille ».
Il prend la parole en 1er, plus souriant, plus présent dans le groupe en présentant la photo A9 (N/B) « repas de famille » qu'il décrit restreinte à 7 (fratrie et copines des frères). Il explique qu'il ne voit plus son père depuis 5 à 6 ans et que « ça ne lui manque pas ».
Il reste néanmoins dans une certaine méfiance de l'autre qu'il tient à distance par le regard (thème de la 9ème séance, «le regard de l'autre, je m'en fous»; il baissera les yeux avant moi»). On perçoit que la distance relationnelle avec autrui est difficile à relativiser, comme s'il avait besoin de se protéger d'un risque de confusion en mettant à la fois de la distance par rapport à l'autre et à sa propre vie émotionnelle. La facilité réside pour lui dans une absence de lien. Il se préfère « seul », « libre », « tranquille ».
Petit à petit, il a accepté de se laisser approcher par l'autre, notamment autour de la notion du jeu l'amenant progressivement à se prêter au jeu des intentionnalités (réflexivité ou mentalisation).
Ainsi, la 10ème séance est l'occasion pour lui de partager la même photo [15] avec deux autres jeunes et d'aborder l'intérêt de la virtualité (jeux vidéo en réseau) comme support facilitant la relation à l'autre qui ne serait pas possible autrement.
La 11ème séance, orientée sans co-animateur (puisque absent) avec la question : « Nous possédons un génie dans une lampe à qui nous pouvons tout demander, choisissons deux photos pour illustrer nos vœux », amènera le groupe à confronter des points de vue différents autour d'une même photo (la [21]) puisqu'elle évoque pour Luc la liberté, l'envie de voler pour une autre jeune ou encore le gout de jouer avec les mots/situations, comme associer « je voudrai voler » à « tu veux te suicider ? ».
Il semble que, grâce à la capacité de déployer du jeu pendant la séance, les émotions ont pu être abordées beaucoup plus facilement qu'avec des questions directement orientées.
La 12ème séance nous donne un exemple de l'associativité qui est rendue possible par le Photolangage : « Pour vivre heureux, vivons caché. De quoi ou de qui faudrait-il se cacher ? Donnons notre avis avec une photo. »
Il prend la parole après un des co-animateurs et montre C40 (N/B) en disant «Je ne sais pas pourquoi je l'ai choisie» Un collègue co-thérapeute associe avec la réplique «c'est l'arbre qui cache la forêt» Ce qui permet à Luc de poursuivre la description de la photo: « Y'a une maison derrière ». Nous faisons remarquer l'état de l'arbre abîmé (hypothèse que ce soit la foudre ou la tempête qui en soit responsable) mais toujours debout, une maison où on peut s'abriter.
Il revient au moment de la dernière séance, en « faisant la boucle » (dixit Léon un autre jeune), par le choix de la même photo qu'à la 1ère séance, mais à propos de laquelle il peut (enfin) dire au lieu de montrer, et aussi comme il fut difficile de s'exprimer. Il se sent autorisé à nous dire en début d'une séance que « ça ne va pas » sans que cela affecte pour autant ses échanges, nous laissant découvrir un peu de son intimité.
Pour conclure, nous pensons que Luc a, semble-t-il, bénéficié à la fois de l'expérience groupale et de la médiation Photolangage© pour constituer un espace de jeu et de (re)médiation narcissique lui permettant de s'éprouver dans des liens avec l'autre et les autres. La remise en jeu de l'expérience, de l'utilisation (et de la survie) de l'objet lui a permis que s'installent de nouvelles formes de réflexivité ou mentalisation l'amenant à considérer davantage sa réalité psychique personnelle et à mobiliser une expérience de contrôle des objets propre à relativiser son insécurité narcissique . Pour y arriver l'évolution du groupe et de Luc dans le groupe est passée par plusieurs registres, de l'angoisse à un fonctionnement d'illusion groupale jusqu'aux modes identificatoires croisés entre participants qui ont permis l'advenue du Je dans les échanges. Toutefois, si ces processus se sont progressivement organisés dans une dimension psychothérapeutique, ce fut par le biais de la médiation Photolangage© et des fonctions tierces et contenantes des co-thérapeutes dans leurs interventions et modes de régulation. Il s'agit alors pour nous de pouvoir rester mobiles et disponibles psychiquement pour élaborer les processus à l'œuvre dans le groupe, dans le partage autour de la médiation. Nous pouvons alors nous aider aussi de la figurabilité à l'œuvre dans les choix, présentations et partage (ou interfantasmatisation) autour de la médiation des photos pour mettre en perspective dans le groupe ce qui peut faire trauma dans le travail de subjectivation ou de mentalisation. Chacun peut alors se jouer de la répétition traumatique et réinvestir une activité préconsciente, susceptible d'étayer à l'adolescence une forme de « retransitionnalisation de la réalité », un processus qui permet la décondensation entre représentations et émotions ou affects (Janin, 1996).
L'utilisation du Photolangage© comme médiation thérapeutique ne peut être proposée par une Maison des Adolescents qu'au prix d'une prise de conscience de certaines conditions : la nécessité de former le personnel à cette pratique, l'accordage et le maillage institutionnel qui assure la contenance permettant que se déploie la dynamique groupale. Ainsi, comme nous l'avons démontré (Rebelo et Thomas, 2016), l'utilisation d'objets médiateurs comme le Photolangage© permet à ce que des adolescents avec des problématiques graves intègrent des processus thérapeutiques qui d'autre manière auraient été difficiles d'entamer, à cause de la gravité des symptômes, des inhibitions et des entraves subjectifs. Ce qui, d'après Cahn (1991), sont des entraves à la subjectivation que Cahn (1991) considère comme des défauts de pare excitation. Or, les objets médiateurs permettent la construction de cette pare excitation (Rebelo et Duarte 2019/2020) rendant ainsi possible la suite du travail thérapeutique.
ABSTRACT
Psychological care for vulnerable adolescents poses multiple challenges, both in terms of the working conditions of elaboration (extreme situation of the psyche; effects of the traumatic) and in terms of the handling of the framework (need for diffraction). Psychoanalytic group work with mediations by mobilizing countenance, creativity and sharing allows to reconnect with new alliances likely to create favorable conditions of subjective appropriation carrying creativity in adolescence. The mediation of Photolangage© is particularly welcomed to the adolescence facing with borderline situations (cas-limites) in terms of psychic care (adolescents in school withdrawal, in objectal investment breakdown), where the capacity to associate is impossible.
Indeed, each participant relies on figurability and a form of scenography as its photo is presented in a group setting, generating an interphantasmatic activity, an area of play that mobilizes a form of malleability, which is a source of reconnection of the mental spaces often disconnected in these teenagers. To discuss the role of group dynamics and Photolanguage© mediation, the authors have chosen to present the clinical case of a teenager participating in an Adolescents House (Maison des Adolescents) care device.
KEYWORDS: vulnerable adolescents, group method, malaise, Photolangage©, mediation, vulnerability.
RESUMO
Os cuidados psíquicos aos adolescentes vulneráveis apresentam múltiplos desafios tanto no que diz respeito às condições de trabalho (situações psíquicas extremas; efeitos do trauma), como ao nível do manejo do quadro terapêutico (necessidade de difração). O trabalho psicanalítico de grupo com mediações que mobilizam a continência, a criatividade e a partilhe, possibilita o reencontro com novas alianças capazes de criar condições favoráveis à apropriação subjetiva, que estimula a criatividade na adolescência. A mediação da Fotolinguagem© é particularmente bem-vinda na adolescência em face de situações limítrofes de atendimento psicológico (desistência/abandono escolar, quebra do investimento objetal), em que a capacidade associativa se tornou inviável. Na verdade, por se basear na figurabilidade e em numa certa forma de cenarização da realidade, os participantes-adolescentes ao apresentarem as fotos escolhidas suscitam uma atividade interfantasmática, uma área de jogo que mobiliza uma forma de maleabilidade que é fonte de reconexão de espaços psíquicos frequentemente desconectados-desligados nesses/nessas adolescentes.
A fim de discutir o papel da dinâmica de grupo e da mediação da Fotolinguagem© neste processo terapêutico, os autores optaram por apresentar o caso clínico de um adolescente participante no dispositivo terapêutico Casa doa Adolescentes ().
PALAVRAS-CHAVE: adolescentes vulneráveis, dispositivo grupal, mal-estar, mediação, Fotolinguagem©, vulnerabilidade